Dimanche 30 - Lundi 31 août 2026 82 e année – N o 25401 3,80 € – France métropolitaine www.lemonde.fr – Fondateur : Hubert Beuve-Méry Directeur : Jérôme Fenoglio Allemagne 5,10 €, Andorre 4,50 €, Autriche 4,90 €, Belgique 4,20 €, Espagne 4,50 €, Grèce 4,40 €, Guadeloupe-Martinique 4,10 €, Italie 4,40 €, Luxembourg 4,40 €, Maroc 35 DH, Pays-Bas 4,90 €, Portugal cont. 4,40 €, La Réunion 4,10 €, Sénégal 2 600 F CFA, Suisse 4,90 CHF, Tunisie 8 DT L’aller sans retour des Ukrainiens de Cazilhac D E L ' É P O Q U E L' É T É Permis d’espérer L’anthropologue Charles Stépanoff et l’essayiste Gaspard Koenig se sont installés à la campagne pour travailler leur terre et adopter des façons de vivre en accord avec leurs idées Page 22 Artistes à l’œuvre L’Américain Vince Gilligan retrace auprès du « Monde » sa carrière de créateur de séries à succès, de « X-Files » à « Breaking Bad » Pages 20-21 Xavier Lissillour Pour 2027, le risque d’un choc des générations ▶ La France vieillit, et les dépenses en direction des plus de 65 ans augmen- tent dans le budget de l’Etat, tandis que celles pour les jeunes diminuent ▶ Plus nombreux, les re- traités ont un poids élec- toral notable, une donnée qui complique la tenue d’un débat sur l’équité entre les générations ▶ Alors que les inégalités de patrimoine s’accrois- sent, l’idée de mieux imposer les successions est portée par l’ensemble de la gauche ▶ La question des pen- sions de retraite est aussi centrale qu’inflammable. Au RN, Marine Le Pen maintient le retour de l’âge légal à 62 ans ▶ Les économistes Michaël Zemmour et Bertrand Martinot évoquent les en- jeux de la désindexation des retraites sur l’inflation Pag e s 8 - 9 e t i d é e s P. 2 5 Extrême droite : le candidat qui inquiète Berlin Ulrich Siegmund, tête de liste de l’AfD en Saxe-Anhalt, lors d’un meeting à Bad Dürrenberg, le 21 août. ANTON VESTER POUR « LE MONDE » Tourisme Climat et pouvoir d’achat remodèlent la carte des vacances De l’air : voilà ce que les Français ont visiblement cherché pour leurs congés d’été 2026. Les côtes de la Manche ont enregistré une progression notable de la fré- quentation, tout comme le nord et le centre de la Bretagne – des zones fraîches et moins chères, alors que les vagues de chaleur ont rythmé l’été et que la guerre au Moyen-Orient continue d’avoir des répercussions sur les prix des carburants. La montagne et ses activités de plein air sont également apparues comme une destination attractive, séduisant aussi une clientèle étrangère. La Gironde, ravagée par les incen- dies, a en revanche connu une sai- son touristique désastreuse, avec de nombreuses évacuations de campings et des lieux de visite dé- sertés. Si les départs à l’étranger ont mieux résisté que prévu, les vacanciers au budget contraint ont privilégié les pays proches de la France, pour des séjours courts. Pag e s 1 4 - 1 5 Une partie des chefs d’en- treprise, qui trouvaient Jordan Bardella plus malléable, ne se font pas d’illusions sur le pro- gramme de la candidate du RN, jugé populiste Pag e 1 0 Présidentielle Les réserves des patrons sur les projets de Le Pen Neuf mois après l’enlève- ment de Nicolas Maduro, le président américain a affirmé avoir conclu un accord avec Caracas, pour le contrôle de 65 milliards de barils de réserves prou- vées, moyennant un in- vestissement de « plus de 100 milliards de dollars » Page 13 Venezuela Trump annonce un contrat massif sur le pétrole Crues au Népal La stupéfaction des survivants et la recherche des proches Pag e 6 Tunisie Le pays confronté à une grave pénurie de bouteilles d’eau Pag e 4 Arts A Londres, la Tate Modern explore l’engouement pour Frida Kahlo Page 16 La secrétaire générale de la CGT estime qu’« une partie du patronat est en train de faire la courte échelle à l’extrême droite » Pag e 1 1 Entretien Sophie Binet : « Face au RN, on est dans une immense torpeur » Présidentielle : Les funestes divisions du bloc central Pag e 2 6 1 é d i t o r i a l ▶ Ulrich Siegmund se présente en Saxe-Anhalt aux élections régionales du 6 septembre ▶ Il pourrait permettre à l’AfD de diriger pour la première fois un Land Pag e 2 EN VENTE CHEZ VOTRE MARCHAND DE JOURNAUX Avril-mai 2026 8,90 € Hors-série Août-septembre 2026 Atlas Câbles, data centers, satellites... Quelles sont les structures sur lesquelles Internet est construit ? Qui les contrôle et peut couper le réseau ? Tous les enjeux en cartes et en infographies. des communications Atlas couv pour pub.indd 1 couv pour pub.indd 1 01/07/2026 09:10 01/07/2026 09:10 NOUVEAU HORSSÉRIE bookys-ebooks.com 2 | International Dimanche 30 - Lundi 31 août 2026 0123 Portrait Bad Dürrenberg, Querfurt (Saxe-Anhalt) - envoyée spéciale O n croirait une scène de baptême. Le couple est venu avec une pe- tite fille aux cheveux noirs, lovée dans les bras de son père. Comme s’il attendait un mi- racle, celui-ci tend l’enfant à Ulrich Siegmund, devant qui défilent, ce jour-là, des centaines de fans gal- vanisés. Ils espèrent approcher la tête de liste du parti d’extrême droite Alternative für Deutschland (AfD) pour les élections régionales du 6 septembre, en Saxe-Anhalt, dans l’ex-Allemagne de l’Est. A en croire les derniers sonda- ges, qui créditent l’AfD de 41 % à 43 % des intentions de vote, celui qui se fait appeler « Ulli » pourrait bientôt être le premier élu du parti à gouverner un Land allemand. Une perspective qui fait trembler à Berlin. Le magazine Der Spiegel lui a consacré la une de son édition du 13 août, avec un titre que l’inté- ressé a immédiatement su exploi- ter à son avantage : « L’homme le plus dangereux d’Allemagne ». Ceux qui sont venus le voir, ven- dredi 21 août, à Bad Dürrenberg, petite commune du sud de la ré- gion, ont presque tous apporté un numéro du Spiegel dans l’espoir d’une dédicace. Certains en ont même quatre ou cinq exemplai- res. Une fois signés, « ils se reven- dent pour 1 000 euros sur eBay ! » , nous précise Ulrich Siegmund. L’un d’eux s’est effectivement vendu 1 010 euros sur la plate- forme, le 18 août . « Les gens ont tous acheté le Spiegel , qui s’est vendu comme des petits pains, et maintenant ils sont là et je dois tous les signer , soupire le candi- dat. Je prends tout ça avec humour : si ce n’est pas un crimi- nel, ni un terroriste ni un assassin qui est considéré comme dange- reux, mais moi, qui aime ce pays, veux le remettre à l’endroit et réta- blir la loi et l’ordre, ça se passe de commentaires. Vous voyez bien ce que les gens en pensent. » Les ser- vices de renseignement de Saxe- Anhalt ont classé la fédération régionale de l’AfD comme « orga- nisation extrémiste de droite » en 2023, laquelle fait, depuis, l’ob- jet d’une surveillance accrue. « Macron issu du dark Net » Ses partisans font la queue pen- dant plus d’une heure sous un so- leil de plomb pour approcher celui qui est devenu, en quelques mois, une véritable vedette. Debout sous une tente, Ulrich Siegmund accueille chacun avec une petite phrase sur mesure. « Tu viens de Kulmbach ? Tu connais la brasserie Kulmbacher ? C’est la plus ancienne du monde. » « Tu as des origines thaïlandaises ? Tu viens de quelle île ? J’adore la Thaïlande, j’adore l’île de Koh Chang. » « Tu es venu seul ? Donne-moi ton téléphone, on va faire une petite vidéo pour ton pote ! » Et surtout : « Qu’est-ce que je peux faire pour toi, mon beau ? » Ulrich Siegmund tend la main, tape sur l’épaule, enlace. Une femme l’approche avant de le ser- rer dans ses bras en fermant les yeux. Arrive un monsieur, qui se dit fonctionnaire : « Pour l’instant on se cache, mais on est nombreux à te soutenir. » Un autre, qui dit s’appeler Falko Ebert, est venu en famille et lui tend une enveloppe qui contient 1 000 euros en li- quide. Ulrich Siegmund est gêné. « Je ne peux pas accepter ça » , dit-il, pointant du doigt les journalistes. « Comment je peux participer ? » , demande le supporteur, qui porte un tee-shirt à la gloire de la police de l’immigration américaine. L’ancien chancelier Olaf Scholz (2021-2025) avait qualifié l’AfD de « parti de la mauvaise humeur ». Ulrich Siegmund mise, lui, sur le charme. Même lorsqu’il convo- que la mémoire de la République démocratique allemande, c’est joyeux : tout l’été, ses virées en Simson, ces petits cyclomoteurs colorés emblématiques de l’iden- tité est-allemande, ont inondé les réseaux sociaux. Il a bonne mine, sourit en permanence, se montre courtois et sympathique, et parle peu du fond. Radical, lui ? « Bien sûr que je suis un radical , assure- t-il, en signant un énième exem- plaire du Spiegel Je suis super, su- per radical ! Radicalement hon- nête. Radicalement amoureux de l’Allemagne. Dans ce pays, on est déjà considéré comme de droite dès qu’on fait la différence entre un homme et une femme. » Ulrich Siegmund, 35 ans, a les yeux bleus et une allure athléti- que dans son jean et sa chemise près du corps. Mais c’est surtout à sa coupe de cheveux grisonnants, rasés sur les côtés, avec une petite mèche sur le dessus, qu’il est re- connaissable. Un contributeur de la Süddeutsche Zeitung l’a qualifié de « Macron issu du dark Net » . An- cien vendeur de parfums d’am- biance, Ulrich Siegmund connaît bien sa partition. « C’est un com- mercial par excellence », dit Sven Czekalla, élu de l’Union chrétien- ne-démocrate (CDU) de la circons- cription de Bad Dürrenberg. Feuille de route radicale Ses événements de campagne sont si bien rodés qu’on se croirait dans un parc à thème américain. Deux agents de sécurité font pas- ser les sympathisants un par un, tandis qu’une collaboratrice récu- père les smartphones pour faire la photo espérée. « Ulli » en- chaîne, signant tee-shirts à son effigie, coques de téléphone, ves- tes en cuir, et même un billet de 100 euros. Certains partisans font signer les vêtements qu’ils por- tent – sur les pectoraux pour les hommes, le dos pour les femmes. Sa campagne ne prévoit quasi- ment que des rendez-vous comme celui-ci, répétés aux qua- tre coins de ce Land de 2,1 millions d’habitants, soit un peu plus que la ville de Hambourg. Toutes ses apparitions sont diffusées en direct ou sous la forme de vidéos sur les réseaux sociaux. « C’est la magie d’Ulli , explique, en fran- çais, Hans-Thomas Tillschneider, considéré comme le chef idéolo- gique de la section régionale de l’AfD, et auteur d’une partie du programme sur le volet culturel. Dès qu’il arrive quelque part, il met tout le monde de bonne humeur. Les gens se sentent bien avec lui, c’est impossible à définir. » « C’est le nouveau Kennedy » , assure Frank Wille, 66 ans, un sympathi- sant qui lui prédit un avenir de chancelier. « Pas en 2029 , précise- t-il. Plutôt en 2033. » Sans préciser qu’il s’agirait du 100 e anniversaire de la prise de pouvoir par Hitler. Du programme, il n’est presque jamais question. La feuille de route de l’AfD en Saxe-Anhalt est pour- tant l’une des plus radicales de toutes les fédérations régionales du parti. La première des 10 mesu- res qu’il promet de mettre en œuvre dans les cent jours suivant sa victoire est la remise en ques- tion de l’accord sur l’audiovisuel public, afin de couper progressive- ment son financement par l’im- pôt. Un tiers des propositions con- cernent l’immigration, avec une accélération des expulsions « dès la première minute » , l’obligation de travaux d’intérêt général pour les demandeurs d’asile et la créa- tion de classes spéciales pour les enfants de réfugiés dans les écoles. Ces dernières devront « présen- ter comme modèle la famille nor- male, composée d’un homme et d’une femme » , « éduquer les en- fants dans l’esprit de l’amour pour le peuple et la patrie » , et hisser le drapeau national « plutôt que le drapeau arc-en-ciel » . De son côté, le gouvernement régional devra promouvoir l’histoire de la Saxe- Anhalt et son rôle supposé dans la genèse de l’Empire allemand, plutôt que le mouvement archi- tectural Bauhaus, qui s’est déve- loppé à Dessau après la première guerre mondiale, mais « qui s’est toujours efforcé d’éviter tout signe d’ancrage national » Le financement public des partis devra être aboli, ainsi que les sub- ventions aux associations d’édu- cation politique et aux program- mes de lutte contre le réchauffe- ment climatique. Enfin, une com- mission d’enquête sur « le carac- tère disproportionné » des mesu- res mises en place pendant la pandémie de Covid-19 devrait être créée, afin de « désigner les coupa- bles et de les amener à rendre des comptes ». Une version plus dé- taillée du programme suggère aussi de relancer l’apprentissage du russe et les échanges scolaires avec la Russie, de créer une « milice citoyenne bénévole » ou de « réfor- mer » l’impôt qui finance les Egli- ses en Allemagne, ces dernières étant jugées trop progressistes. Réunion officieuse « Siegmund est un loup déguisé en agneau , poursuit Sven Czekalla. Derrière cet homme jeune et élé- gant au sourire charmant se ca- chent les opinions radicales de l’AfD. La grande majorité des gens ne s’en rend pas compte, car rares sont ceux qui examinent en détail le programme du parti. Il a mené sa campagne électorale à l’aide de vidéos TikTok de trente secondes : cela suffit aux gens pour se faire une opinion. » Rien ne semble pouvoir freiner son ascension, pas même les accusations de népo- tisme dont il fait l’objet : la chaîne de télévision ZDF a révélé que son père était salarié d’un député AfD au Bundestag et percevait à ce titre plus de 7 500 euros par mois. Contrairement à d’autres figures de l’AfD actives en ex-Allemagne de l’Est, mais nées à l’Ouest, Ulrich Siegmund est originaire d’une pe- tite commune du nord de la Saxe- Anhalt. Né trois semaines après la réunification, en 1990, il étudie le marketing et fonde une entreprise de parfums d’ambiance à Berlin. Ulrich Siegmund n’a pas tou- jours été acquis aux idées d’ex- trême droite. Il a adhéré à la CDU à l’âge de 18 ans, avant de rejoin- dre l’AfD peu après sa création, en 2014. « Il n’a pas réussi à gravir les échelons au sein de la CDU , résume Sven Czekalla. Il a donc démissionné et a rejoint l’AfD. » « La CDU est favorable à l’ouver- ture des frontières, aux naturalisa- tions et, bien plus encore, à la poli- tique de genre , affirme Ulrich Siegmund, excluant toute colla- boration future avec le parti, qui dirige la Saxe-Anhalt depuis 2002. C’est tout ce qui a conduit l’Allema- gne là où elle en est aujourd’hui. » Ulrich Siegmund fait partie des quelques représentants de l’AfD qui se sont retrouvés de façon officieuse à Potsdam, le 25 no- vembre 2023, lors d’une réunion où a été évoqué un projet d’expul- sion à grande échelle des étran- gers et des Allemands d’origine étrangère. Plusieurs de ses con- seillers ont en outre milité dans des mouvements néonazis et pourraient prendre part à un fu- tur gouvernement régional. « Nous ne sommes pas des ra- dicaux » , conteste Hans-Thomas Tillschneider, présent, le 21 août, à une fête présentée comme « fami- liale » avec Ulrich Siegmund, or- ganisée à Querfurt, une petite commune du sud de la région. « Regardez la fête, regardez les gens : ce n’est pas le III e Reich, ce n’est pas du fascisme. » Il montre le château gonflable, les stands de saucisses et de gaufres, les ateliers de maquillage pour les enfants. Près de 3 500 personnes sont venues, affirme un organisateur. Il y a aussi un stand de tir. « Nous espérons que le vent tour- nera le 6 septembre , affirme Falko Ebert, qui a tenu à venir aux deux événements de la journée. Comme en 1989, quand le Mur est tombé. J’étais là, j’avais 20 ans. Je m’en sou- viens encore. Il y avait une vraie ambiance, c’était fou. Et c’est exac- tement le même sentiment que j’ai aujourd’hui. Quelque chose d’his- torique est en train de se passer. » p Elsa Conesa Ses partisans font la queue pendant plus d’une heure au soleil pour approcher celui qui est devenu une véritable vedette Le candidat de l’AfD qui fait trembler Berlin Ulrich Siegmund pourrait permettre au parti d’extrême droite de diriger un Land pour la première fois Lors d’un meeting d’Ulrich Siegmund (de dos sur la photo du haut), tête de liste de l’AfD en Saxe-Anhalt, à Querfurt, le 21 août. ANTON VESTER POUR « LE MONDE » bookys-ebooks.com 0123 Dimanche 30 - Lundi 31 août 2026 International | 3 A Rome, un centre social dans le viseur de Meloni La présidente du conseil a fait de la fermeture des établissements sociaux l’un de ses chevaux de bataille Rome - correspondance D urant tout le mois d’août, les journaux italiens ont égrené les images de dizaines de tentes Decathlon posées dans la rue Santa-Croce-in-Gerusalemme, dans le quartier de l’Esquilin, au centre de Rome. C’est là qu’ont dormi, pendant trois semaines, près de 400 personnes, devant l’immeuble où elles étaient logées et qu’elles ont été sommées de quitter après un incendie, dans la nuit du 29 au 30 juillet. Depuis 2013, ce bâtiment squatté abrite le centre social Spin Time. Samedi 22 août, ils sont encore quelques dizaines dans la rue, assis sur des matelas ou des chaises en plasti- que. Des enfants jouent au foot, tandis qu’au compte-gouttes les habitants du centre viennent ré- cupérer des effets personnels dans le bâtiment, escortés par la police. A la fois maison d’accueil d’étrangers et centre culturel auto- géré, Spin Time est devenu, au fil des années, une expérience so- ciale unique à Rome, où se concen- trent les luttes de gauche pour un droit au logement et à un travail digne. Ici, 27 nationalités se croi- sent. L’immeuble abrite des salles de spectacle, un restaurant, une imprimerie, des salles de classe et un bureau d’aide à l’insertion pro- fessionnelle. « C’est un monde qui met ensemble les pauvres, les jeu- nes et les migrants, et qui veut in- carner l’humanité face à la culture du profit » , résume avec emphase son président, Paolo Perrini. Pour cet activiste de 67 ans, « la politique ne peut pas être l’esclave du marché et doit servir le bien public » Depuis l’expulsion des occu- pants du centre, une bataille se joue entre la mairie de Rome, qui souhaiterait racheter l’immeuble, et le groupe immobilier Inves- tire SGR, société de gestion d’ac- tifs propriétaire de cet édifice de sept étages. Les membres de Spin Time et leurs avocats voient dans l’évacuation de fin juillet une expulsion qui ne dit pas son nom. « On a dit aux familles qu’elles ren- treraient vite, mais cela n’a pas été le cas , confie Francesco Romeo, Le maire sortant, Roberto Gual- tieri (Parti démocrate, centre gau- che), et son équipe font pression pour racheter l’immeuble, afin d’assurer l’avenir du centre. Ce projet est rejeté avec force par la coalition des droites au pouvoir, qui dénoncent une prime à l’illé- galité, et l’utilisation de l’argent des Romains pour défendre ceux qui violent les règles. « Ces occupa- tions illégales doivent être évacuées sans hésitation » , a réagi Marco Pe- rissa, président de la fédération ro- maine de Fratelli d’Italia (extrême droite), le parti de Giorgia Meloni, après l’incendie du 29 juillet. « Racheter l’immeuble est un travail très complexe, le proprié- taire a jusqu’ici toujours montré son opposition à vendre , avoue Tobia Zevi, adjoint au maire de Rome chargé du logement. Spin Time est une expérience qu’il faut sauvegarder. » Manifestation nationale La solution pourrait venir de l’Eglise. Séduit par le « modèle Spin Time », le pape François avait envoyé son aumônier, en 2019, afin de rétablir le courant électrique coupé dans l’immeu- ble pour factures impayées. Les images de ce geste audacieux avaient fait le tour de la Pénin- sule. En 2025, Léon XIV a autorisé l’organisation du jubilé des mou- vements populaires dans le cen- tre social. Le 8 août, le cardinal vicaire de Rome, Baldo Reina, décrivait Spin Time comme un « laboratoire de la coexistence » , invitant à défendre le lieu. En attendant que le sort de l’im- meuble soit tranché, les 400 per- sonnes vivant à Spin Time ont été relogées dans des structures tem- poraires. Une manifestation na- tionale est prévue le 19 septembre pour défendre le centre social. Pour Rome, les enjeux sont forts. « Si la mairie ne parvient pas à ra- cheter l’immeuble, alors Rome aura tout perdu, et nous aurons perdu l’humanité » , prévient le président du centre, Paolo Per- rini. Au Capitole – la mairie –, on a conscience de la valeur symboli- que et sociale du centre, sans pour autant avoir tous les leviers pour garantir sa pérennité. p Olivier Bonnel Approvisionnement en eau potable, à proximité du centre social Spin Time, à Rome, le 22 août. Mattia Crocetti pour « Le Monde » Depuis son arrivée au pouvoir, en octobre 2022, la cheffe du gouver- nement, Giorgia Meloni (extrême droite), a fait de la fermeture des centres sociaux du pays l’un de ses chevaux de bataille au nom d’un « retour à la légalité » . Il y a un an, le centre Leoncavallo, à Milan, bas- tion historique de l’extrême gau- che, était fermé, suivi, quelques mois plus tard, par le centre Aska- tasuna, dans l’ouest de Turin. Dans la capitale, les craintes d’un sort identique pour Spin Time sont devenues réelles. « Se débarrasser de Spin Time pour un gouverne- ment qui a déjà fermé des centres sociaux, c’est un symbole » , expli- que l’avocat Francesco Romeo Au printemps 2027 se tiendront les élections municipales à Rome. Bruxelles cherche la parade à la multiplication des fusillades La capitale belge vient de vivre six incidents liés au trafic de drogue et impliquant des tirs à l’arme à feu en seulement quatre jours Reportage Bruxelles - correspondance L e calme est revenu dans la petite rue de Saint-Gilles, l’une des 19 communes de la région de Bruxelles-Capitale. Tout juste de retour en classe après les grandes vacances, des écoliers suivent à pied leurs parents venus les chercher plus tôt que d’habi- tude en cette semaine de rentrée. Derrière la grande vitre du restau- rant voisin, un pizzaïolo pétrit ses pâtons pour le service du soir. Mais, au lendemain de la violente fusillade qui s’est produite lundi 24 août juste devant son établisse- ment, l’homme de 54 ans ne cache pas son inquiétude. « Il était envi- ron 21 heures 30. Au début, j’ai cru à un pétard ; les criminels font ça par- fois pour faire peur à la population. Mais j’ai vite compris qu’il s’agissait d’armes à feu , se remémore le res- taurateur, qui préfère taire son nom. Les rafales ont duré trois ou quatre minutes. C’était vraiment long. Je croyais que l’on ne voyait ça que dans les films, mais quand ça devient réel, on reste sidérés. » L’ancien gardien de but reprend alors vite ses réflexes de sportif et se jette au sol sous son plan de tra- vail pour tenter de se protéger des tirs, comme la douzaine de clients présente ce soir-là. D’origine ita- lienne, ce Bruxellois d’adoption n’a pas attendu les confirmations de la police pour comprendre l’origine des tirs. C’est la troisième fusillade en seulement trois jours dans la zone. « Quand je suis arrivé dans le quartier il y a quatre ans, le deal commençait gentiment avec quelques joints, mais aujourd’hui, c’est industriel, ça deale de tout, du crack, de la cocaïne, de tout ! Les policiers sont dépassés » , conclut le restaurateur, désabusé. Juste devant sa pizzeria, le bitume porte encore la trace d’une dizaine d’impacts de balles. Per- sonne n’a été blessé. « Une prise de conscience » L’événement a créé l’émoi dans tout le quartier, mais, dans les faits, les habitants de la capitale belge sont tristement habitués à ce genre d’épisodes liés à des règle- ments de compte entre gangs ri- vaux. En 2025, une centaine de fu- sillades ont été recensées à Bruxel- les, tuant 8 personnes et en bles- sant 43 autres. Les tirs ont parfois eu lieu dans des quartiers résiden- tiels, peu habitués à la violence liée au commerce illicite de stupé- fiants. En 2026, 66 incidents impli- quant des armes à feu ont déjà eu lieu depuis le mois de janvier dont de coordination renforcé entre police, justice, pouvoirs locaux et services de la prévention, mais aussi la volonté de déployer plus de militaires au-delà du dispositif actuel dans les gares et les métros. Le maire de Saint-Gilles salue une « prise de conscience natio- nale » après avoir eu le sentiment d’être devenu la « tête de turc » d’un jeu institutionnel et politique où chacun se renvoyait la responsabi- lité, le ministre de l’intérieur, Ber- nard Quintin (libéral), ayant souli- gné la responsabilité des élus lo- caux bruxellois dans la gestion de la sécurité sur leur territoire. Ce bras de fer n’est pas nouveau : il s’inscrit dans une architecture institutionnelle née des dysfonc- tionnements révélés par l’affaire Marc Dutroux, à la fin des années 1990. L’enquête impliquant le pé- docriminel avait mis au jour de graves problèmes dans l’organisa- tion policière, auxquels une ré- forme a cherché à remédier. La gendarmerie, les polices commu- nales et la police judiciaire ont été intégrées dans une nouvelle or- ganisation à deux niveaux, deve- nue opérationnelle en 2001 : d’un côté, la police fédérale ; de l’autre, les zones de police locale. A Anderlecht, alors qu’un com- missariat a également été visé par une fusillade le 21 août, Jurgen De Landsheer, qui dirige la zone de police Bruxelles-Midi, a soutenu la demande du maire de Saint-Gilles d’obtenir des renforts policiers. Même si depuis cinq ans son per- sonnel a été augmenté de 90 per- sonnes, le chef de corps admet manquer d’effectifs pour assurer un véritable travail préventif sept jours sur sept. En 2025, il avait ré- clamé que ses équipes de policiers soient déchargées de certaines tâ- ches pour se concentrer sur les tra- fics. « Le transfert des détenus vers le Palais de justice, leur mise à dis- position auprès du magistrat, tout ça, ça pourrait être fait par d’autres services que la police locale, et ça nous permettrait de faire vraiment notre travail » , avance-t-il. Ses équipes sont confrontées à un profil de délinquants très homogène : de jeunes garçons, souvent mineurs, toujours préca- risés et généralement sans pa- piers. « Les gangsters savent qu’un mineur est protégé par la loi, et c’est pourquoi ils les recrutent. Quand ils sont arrêtés, on ne sait pas quoi faire, il n’y a pas de places dans les centres d’accueil » , ana- lyse Jurgen De Landsheer. Au-delà du seul manque d’effec- tifs, c’est toute l’approche répres- sive qui atteint ses limites selon six en seulement quatre jours en- tre vendredi 21 août et lundi 24. Dans la foulée de cette énième fusillade qui a touché sa com- mune, Jean Spinette, le maire de Saint-Gilles, en poste depuis trois ans, n’a pas caché sa colère. « J’en ai marre en fait , lâche le socialiste, la mine fatiguée par les derniers événements. Ça fait trois ans que je gueule pour avoir de l’aide, qu’on me promet plein de trucs et que je ne vois rien venir ! J’appelle au secours parce que les renforts de police sont ponctuels. C’est quand les gens ont le temps. » Mais l’appel au secours du maire pourrait finalement avoir été entendu. Mercredi 26 août, les différents niveaux de pouvoir (fé- déral, régional et local) se sont réunis et ont annoncé des mesu- res. Parmi elles, un renfort immé- diat de policiers fédéraux, un plan Les pouvoirs fédéral, régional et local proposent un renfort immédiat de policiers fédéraux Ine Van Wymersch, à la tête d’une instance créée en 2023 pour faire face à l’intensification du trafic de drogue en Belgique. Dans un communiqué publié à la suite des récents incidents, la commissaire nationale aux drogues pose un constat sans détour : « La police et le parquet font tout leur possible pour identifier et arrêter les auteurs. Mais nous devons rester réalistes : tant que les mécanismes qui alimentent cette violence continueront d’exister, d’autres prendront leur place. » Elle appelle en conséquence à une approche globale mobilisant l’ensemble de la société, non plus seulement la police et la justice, mais aussi les entreprises et le secteur associa- tif. Un rassemblement citoyen est d’ailleurs prévu dimanche à Saint-Gilles pour dire stop aux organisations criminelles. Parallèlement, une autre ins- tance devrait être prochainement créée : un deuxième commissariat aux drogues, mais au niveau ré- gional bruxellois. Complexité ins- titutionnelle supplémentaire ou véritable mesure efficace ? L’avenir le dira. En attendant, Jean Spinette, le maire de Saint-Gilles, appelle également à une prise de cons- cience « au niveau européen » p Alix Le Bourdon avocat de l’association . Des alter- natives devaient être prêtes pour les reloger temporairement. Or, ces personnes déjà précaires ont été jetées dehors, en toute illéga- lité. » En pleine canicule, les 130 fa- milles ont été contraintes de dor- mir devant l’immeuble, dans des conditions difficiles. Des ventila- teurs ont été installés en urgence, et il a fallu faire venir des camions d’eau potable. Le spectacle a pro- voqué une onde de sympathie à Rome, et même au-delà. Spin Time est présenté par ses membres comme un modèle dans une Rome où la spéculation im- mobilière se poursuit à un rythme soutenu, transformant de plus en plus d’immeubles vides en struc- tures touristiques de luxe. Proprié- taire des lieux, Investire SGR ne compte pas céder l’immeuble à la mairie sans conditions. « Personne ne nie la valeur ajoutée que repré- sente Spin Time, mais un centre so- cial doit se faire dans la légalité et la sécurité, avec un véritable contrôle municipal » , explique un cadre du groupe qui a requis l’anonymat. Pour nombre de ses locataires, Spin Time a été une bouée de sau- vetage. C’est le cas de Patrick Com- paoré, originaire du Burkina Faso. Séparé de la mère de sa fille, il dor- mait dans sa voiture et était au chômage, avant que des proches ne l’amènent dans le quartier pour loger dans l’immeuble. « On veut tuer l’un des rares centres so- ciaux qui fonctionnent. Il n’y a pas beaucoup d’endroits à Rome, et même en Italie, où on voit autant de gens de pays différents manger et prier côte à côte, dans le res- pect » , décrit ce coursier de 39 ans. Le centre social est devenu un enjeu politique et culturel qui dé- passe les frontières de la capitale. Spin Time est devenu, au fil des années, un lieu où se concentrent les luttes de gauche bookys-ebooks.com 4 | International Dimanche 30 - Lundi 31 août 2026 0123 Istanbul - envoyée spéciale Q uand Mehmet Sasik a décroché son télé- phone, vendredi 21 août, il a d’abord cru à une bonne nou- velle. « La personne s’est présentée au nom du parti [le Parti de l’éga- lité des peuples et de la démocra- tie, DEM, prokurde] . Nous som- mes en plein processus de paix, j’ai rassuré ma mère en lui disant que c’était forcément de bon augure » , raconte le quadragénaire, prostré, dans un filet de voix. L’un de ses jeunes frères, Hakan, avait disparu du jour au lende- main en 2014. « Pendant plus de vingt-quatre heures, nous n’arri- vions plus à le joindre. On a d’abord pensé à un accident, car Istanbul est une grande ville... Puis on nous a dit au commissariat qu’il avait re- joint le PKK [Parti des travailleurs du Kurdistan, ayant mené une lutte armée et considéré comme une organisation terroriste par Ankara] » , poursuit-il. De leur en- fance à Kars, ville du nord-est de la Turquie, Mehmet Sasik se sou- vient des violentes intrusions de soldats de l’armée à leur domicile, dans les années 1990. La famille avait ensuite démé- nagé à Istanbul, dans l’arrondisse- ment périphérique d’Arnavutköy, sur la rive européenne de la méga- pole. « Hakan était révolté par les injustices dont il était témoin. (...) Son engagement n’était pas com- plètement une surprise. Je respecte son choix » , assure-t-il, le regard vide. Mis à part la rumeur d’une blessure à l’oreille, Mehmet sasik n’a plus jamais eu de nouvelles de son frère en douze ans d’absence. A l’instar d’une centaine d’autres combattants, le nom de Hakan Sasik est apparu sur les lis- tes d’hommes et de femmes tués au combat, rendues publiques par le PKK depuis le 21 août. Des cérémonies funéraires s’organi- sent un peu partout dans les gran- des villes du Sud-Est kurde, comme Diyarbakir et Van, ainsi qu’à Istanbul, en hommage à cel- les et ceux que le mouvement kurde appelle « les martyrs » . Sous des tentes montées sur les places pour l’occasion, ou dans les lo- caux disponibles du DEM, les fa- milles endeuillées reçoivent la vi- site de dizaines, voire de centai- nes de personnes par jour. Les es- paces publics deviennent la scène de communions collectives, ren- dues possibles par le processus de négociations lancé fin 2024 par l’Etat turc avec le PKK. Le bureau du DEM d’Arnavutköy accueille aujourd’hui la famille Sa- sik pour les condoléances d’usage dans la chaleur moite de cette fin du mois d’août. D’après les infor- mations recueillies, Hakan Sasik ou « Memyan Demhat » (son pseudonyme utilisé au sein du PKK) a été tué le 6 octobre 2020, dans le nord de l’Irak. Un lieu et une date : ce sont les seuls détails donnés à sa famille pour clôturer douze années passées à entretenir l’espoir. Son corps a-t-il été en- terré ? Les anciens de la lutte ar- mée l’affirment : il existe des ci- metières sur les flancs des monts Qandil (siège de la direction du PKK, dans le nord de l’Irak). Une trentaine de chaises ont été installées dans la salle principale des locaux du parti. Une photo de Hakan Sasik trône sur une table recouverte du drapeau vert, jaune, rouge, surmonté d’une étoile. Des portraits d’Abdullah Öcalan, le chef historique du PKK, ont été af- fichés sur tous les murs : une scène d’hommages publics à un combattant du PKK que les autori- tés turques n’auraient pu tolérer il y a trois ans à peine. Assise à la ta- ble, la mère de Hakan, le visage fermé, coiffée d’un fichu blanc brodé de perles, écoute sans con- viction les mots de condoléances des visiteurs. Soulagement Après plus de quarante ans de conflit armé, les autorités turques ont lancé, fin 2024, un processus de négociations avec le PKK. Ab- dullah Öcalan avait appelé à la dis- solution du mouvement le 27 fé- vrier 2025 depuis l’île-prison d’Imrali, où il est enfermé depuis 1999. Fidèle à son fondateur, la di- rection du PKK s’était exécutée, annonçant ainsi la fin de la lutte armée le 12 mai 2025. Les membres de la coalition gou- vernementale parlent de « proces- sus de désarmement du PKK » et de « Turquie sans terrorisme » , quand le mouvement kurde s’emploie à sentiment de désorientation des débuts cède progressivement la place au soulagement. La publica- tion des noms des combattants disparus fait figure d’étape dou- loureuse mais salutaire, afin de tourner la page d’un conflit qui aura fait plus de 50 000 victimes, essentiellement kurdes. Depuis le début du processus, en octobre 2024, les élus du parti prokurde DEM s’efforcent de con- vaincre leurs troupes du bien- fondé du changement de para- digme. Les élus et les militants de la première heure voient, dans la loi-cadre votée le 10 août, une étape supplémentaire et détermi- nante dans la reconnaissance of- ficielle de l’existence des identités kurdes. « J’ai grandi à Bitlis [sud- est du pays] à une époque où la langue et la culture kurdes étaient interdites, et où l’Etat menait une intense politique d’assimilation » , se souvient Nedim Yilmaz, 55 ans, un ancien combattant du PKK. Son langage corporel hésitant, parfois gêné, trahit les trente- trois ans de détention qu’il vient de purger. En dépit du sacrifice, sa foi est intacte et il continue de sui- vre les yeux fermés les directives d’Abdullah Öcalan, celui qu’il ap- pelle toujours « Önder Apo » (« Leader Apo », le surnom d’Öca- lan). « L’Etat turc a lancé un appel pour que nous revendiquions dé- sormais nos droits par la lutte poli- tique et juridique, sous l’égide du Parlement. Avant de se demander si l’Etat va nous accorder nos droits ou non, commençons par nous concentrer sur ce nouveau combat » , assure-t-il, avec un ton volontairement résolu. Réancrer pleinement le combat pour l’égalité des droits dans le champ de la politique légale : tel est désormais le pari du DEM et d’autres composantes du mouve- ment kurde. Le désarmement du PKK, assurent-ils, privera l’appa- reil d’Etat de la principale justifi- cation à la répression qu’ils ont subie ces dix dernières années. Dans la salle de réception d’un hôtel d’Istanbul, Tuncer Baki- rhan, coprésident du DEM, assu- rait devant les militants, mercredi soir, que le congrès du parti, prévu le 6 septembre, serait l’oc- casion d’élaborer une feuille de route radicalement nouvelle. Mais comment espérer des avan- cées démocratiques réelles dans un contexte très dégradé de l’Etat de droit et des libertés dans le pays ? Une gageure. p Céline Pierre-Magnani Photo de Hakan Sasik, combattant du PKK mort, lors d’une cérémonie publique, à Istanbul, le 26 août. SEDAT SUNA POUR « LE MONDE » En Turquie, des hommages publics pour les morts du PKK Le Parti des travailleurs du Kurdistan a publié, depuis le 21 août, une liste d’une centaine de noms de combattants morts utiliser les termes de « paix » et de « société démocratique » , repre- nant les mots d’Abdullah Öcalan. Tout s’est accéléré cet été, un signe de la détermination des autorités à faire aboutir le processus. Les va- cances parlementaires ont été re- poussées afin de faire examiner la loi-cadre sur la réintégration des membres du PKK à la vie civile. Critiqué pour son approche sécu- ritaire, le texte de 12 articles a pourtant été adopté par les parle- mentaires avec un score histori- que (467 voix pour, 87 contre et 7 abstentions), le 10 août. Après le PKK en mai 2025, c’était au tour des Forces démocratiques syriennes d’annoncer leur disso- lution, mardi 25 août. Dans les rangs du mouvement kurde, le Après plus de quarante ans de conflit armé, les autorités turques ont lancé un processus de négociations avec le PKK La Tunisie face à une grave pénurie de bouteilles d’eau Alors que le pays est devenu dépendant de cette denrée, et après un été caniculaire, les rayons des commerces restent désespérément vides Tunis - correspondance L es journées se ressemblent pour Riadh Ayari. Il est 9 heures, vendredi 28 août, la température atteint déjà les 35 °C et, comme tous les matins depuis une semaine, l’épicier ins- tallé à La Goulette, une petite ville de la banlieue de Tunis, n’a aucune bouteille d’eau à vendre. Peut-être sera-t-il livré plus tard dans la journée, peut-être pas : le commerçant n’a aucune visibi- lité. Il sait seulement que si des bouteilles arrivent, il faudra être aussi rapide que chanceux pour en obtenir. « Ça part en quelques minutes » , prévient-il. Un client du magasin suggère d’essayer d’aller tenter sa chance au Kram, la commune voisine. « Hier, j’ai réussi à acheter un pack là-bas » , explique-t-il. Face à la crise, cha- cun essaie de trouver le bon filon. Dès début juillet et le début d’un été caniculaire en Tunisie, les stocks d’eau minérale ont di- minué dans le pays. Mais, fin août, la situation s’est considéra- blement aggravée et la rareté s’est transformée en pénurie. Chaque jour, la recherche d’une simple bouteille se transforme en par- cours du combattant pour des millions des personnes. Les rayons de la plupart des super- marchés, comme ceux des com- merces de proximité, restent dé- sespérément vides. La pénurie touche un pays devenu dépen- dant à l’eau embouteillée. La con- sommation annuelle moyenne est passée de 87 litres par habi- tant en 2010 à 225 litres en 2020, selon un rapport de l’Observa- toire tunisien de l’eau, un projet porté par l’association Nomad08. Elle aurait atteint 241 litres en 2024, selon l’agence officielle Tunis Afrique Presse. Cela s’explique notamment par la perte de confiance d’une partie de plus en plus importante de la population dans la qualité de l’eau du robinet. Officiellement potable dans tout le pays, celle-ci présente une qualité inégale se- lon les régions, notamment en matière de goût, d’odeur ou d’as- pect. La multiplication des coupu- res d’eau au cours des dernières années a également contraint la population à avoir recours à de l’eau minérale. Celle-ci est consi- dérée comme une denrée de base essentielle et bénéficie à ce titre d’un tarif réglementé de 0,850 di- nar (0,25 cent