Inégalités — Reportage « C’est un calvaire » : en Île-de- France, les travaux estivaux creusent les inégalités de mobilité Fermetures de lignes, navettes saturées, trajets rallongés et manque d’information : se déplacer vers Paris devient particulièrement difficile pour les usagers et usagères du réseau de transports en commun. Les perturbations touchent particulièrement les habitants des quartiers populaires. Inès Bennacer 13 août 2026 à 19h11 S ur la dalle du RER A, à la station Noisy-le-Grand- Mont-d’Est (Seine-Saint-Denis), Amina, une vingtaine d’années, ne lâche pas des yeux l’un des panneaux d’affichage indiquant les horaires de passage des navettes de remplacement. À quelques mètres d’elle, un agent de la RATP, mégaphone en main, répète : « Les navettes pour Paris, derrière la gare, au fond à droite. » Il est 8 h 30, ce mercredi 12 août. Une marée de voyageurs et voyageuses se met alors en mouvement en direction des bus de substitution, car le RER A est fermé du 8 au 23 août en raison de travaux entre Vincennes et Noisy- le-Grand. Le trajet vers le centre de Paris se déroule sans encombre pour Amina, secrétaire dans un cabinet dentaire. Mais la jeune femme assure avoir connu des situations bien plus difficiles. « Il m’est arrivé à plusieurs reprises d’être entassée comme une sardine avec les autres passagers dans les navettes, car il en manque bien souvent pour tout le monde » , assure-t-elle. À l’appui de ses propos, elle montre des vidéos publiées sur les réseaux sociaux ces dernières semaines. On y voit des personnes se bousculer pour monter à bord de bus déjà remplis, tandis que d’autres sont contraintes de rester à quai. Comme chaque été, les grands travaux de modernisation perturbent le réseau francilien. Mais cette année, l’ampleur des fermetures complique particulièrement les déplacements vers Paris. Tous les RER sont concernés par ces travaux, avec des interruptions sur plusieurs tronçons, notamment la ligne B, où la circulation est interrompue entre Gare-du-Nord et Bourg-la-Reine, malgré ses voyageurs et voyageuses quotidien·nes, dépassant régulièrement le million. Les métros et les tramways ne sont pas épargnés : certaines stations sont fermées et le T1 reliant le département de la Seine- Saint-Denis à Paris connaît de nombreuses coupures. À la gare de Noisy-le-Grand – Mont d ’ Est à 8 h 30, des personnes attendent les bus de substitution du RER A fermé pour travaux en direction de Vincennes, le 12 août 2026. Contacté par Mediapart , Île-de-France Mobilités, l’autorité publique chargée de gérer, planifier et financer les transports en commun de la région, explique : « Chaque été depuis 2016, Île-de-France Mobilités, la RATP et SNCF Réseau mènent des travaux massifs, mais nécessaires pour moderniser, régénérer et entretenir les infrastructures des lignes de métro, RER et train en Île-de- France, avec pour ambition que les voyageurs gagnent en confort et les lignes en fiabilité. En 2026, 4 milliards d’euros sont investis. » Et complète : « Nous avons conscience que ces travaux peuvent provoquer des gênes et des mécontentements parmi les usagers. Toutefois, ils sont impératifs pour que le réseau puisse continuer à fonctionner et transporter les Franciliens. » © Photo Inès Bennacer / Mediapart https://www.mediapart.fr/journal/france/130826/c-est-un-calvaire-en-ile-de-france-les-travaux-estivaux-creusent-les-inegalites-de-mobilite 1/3 De 55 minutes à 2 heures de voyage Pour les voyageurs et voyageuses, les transports se traduisent concrètement par des trajets rallongés et un enchaînement de correspondances. Le tout se fait dans des conditions souvent extrêmes, en raison des températures que connaît le pays ces derniers mois et l’absence de climatisation dans une large partie du réseau. C’est du moins ainsi qu’Arnaud, habitant de Garges-lès-Gonesse (Val-d’Oise), résume ses voyages. Employé dans l’informatique, il travaille au siège de son entreprise situé à Levallois-Perret (Hauts-de-Seine). « Traverser tout Paris dans ces conditions, c’est un calvaire » , répète-t-il. Le RER D étant complètement fermé sur son tronçon, tout comme la ligne 13 du métro, qui dessert la banlieue nord de Paris, il n’a d’autre choix que d’emprunter le RER E, puis un transilien. « Ce matin, le terminus était l’arrêt Stade-de-France, sans communication claire sur la raison » , explique Arnaud. Ce nouveau changement de dernière minute a davantage compliqué son trajet, qui s’est déjà largement rallongé depuis le début de l’été, passant de cinquante-cinq minutes à près de deux heures en moyenne. « Il ne s’agit pas nécessairement de discrimination volontaire, mais d’une hiérarchisation des besoins. » Nicolas Oppenchaim, sociologue auteur d’un livre sur la mobilité des quartiers populaires Cette situation pénalise particulièrement les foyers les plus modestes. Comme le relève l’Observatoire des inégalités, durant la période estivale, les plus précaires sont aussi celles et ceux qui continuent le plus souvent à travailler et donc à emprunter les transports en commun. Ainsi, 81 % des Français·es les plus aisé·es partent en vacances, contre seulement 49 % des plus modestes. Dans ce contexte, le maire insoumis de Saint-Denis et cadre de la RATP, Bally Bagayoko, s’est exprimé à deux reprises sur X. Le 2 août, il a demandé « qu’une réunion de crise soit organisée dans les plus brefs délais » , dénonçant « des retards, interruptions de trafic, insuffisance des transports de substitution » qui « pénalisent quotidiennement des centaines de milliers de voyageurs » Le maire a également insisté sur la demande d’ « un geste commercial fort sur le Passe Navigo, pouvant aller jusqu’à sa gratuité pendant la période des travaux les plus pénalisants » , alors que l’abonnement du Passe Navigo mensuel, incluant toutes les zones, représente 90,80 euros. Le même jour, Île-de-France Mobilités a annoncé sur X que la présidente du conseil régional d’Île-de-France, Valérie Pécresse, avait « saisi Jean Castex et Xavier Piechaczyk » , respectivement présidents de la SNCF et de la RATP, leur demandant de « renforcer les solutions de transport de substitution ainsi que les dispositifs d’information et d’accompagnement des voyageurs » , pour les usagers des RER D et B et de la ligne 13 du métro. Une forme d’inégalité spatiale Dans les témoignages recueillis par Mediapart , nombreuses sont les personnes à évoquer spontanément une forme d’inégalité spatiale, comme Clément, voyageur de la ligne B, qui parle aussi de « ségrégation sociale » « On court après la montre , souffle-t-il. S’organiser un verre entre amis, c’est le parcours du combattant car dès 21 heures la majorité des transports s’arrêtent pour se rendre en banlieue, et le week-end ils sont inexistants. Ce sont toujours les plus précaires qui restent enclavés. » Arnaud évoque quant à lui les dépenses supplémentaires dues aux manques de transports. « Si après 23 heures je suis dehors sur Paris, je prends un Uber et cela peut me coûter entre 20 et 50 euros pour rentrer chez moi, selon d’où je pars. Je réfléchis donc à deux fois avant » , témoigne-t-il. Auprès de Mediapart , Île-de-France Mobilités réfute toute idée de ségrégation spatiale. « Ces travaux vont avant tout bénéficier aux quartiers populaires, que ce soit pour accueillir les nouveaux matériels roulants, l’automatisation de la ligne 13 d’ici à 2035 ou encore pour les prolongements de ligne » , explique l’instance, ajoutant que plusieurs lignes existantes seront prolongées dans les années à venir pour desservir les quartiers populaires. Cécile Gintrac, première adjointe à Saint-Denis et géographe de formation, parle de « capital mobilité » et souligne le concept de « droit à la ville » pour analyser la situation auprès de Mediapart . Selon elle, les difficultés de transport dépassent la seule question des déplacements : elles révèlent une « inégalité structurelle https://www.mediapart.fr/journal/france/130826/c-est-un-calvaire-en-ile-de-france-les-travaux-estivaux-creusent-les-inegalites-de-mobilite 2/3 Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart - 127 avenue Ledru-Rollin, 75011 Paris. RCS Paris 500 631 932. Numéro de CPPAP : 1224Y90071 - Directeur de la publication : Carine Fouteau dans l’accès à la mobilité » . Les habitant·es des périphéries n’ont pas tous le même accès aux ressources urbaines et peuvent se retrouver « assignés à résidence » , notamment le soir. Par exemple, pour cet été, « il a fallu multiplier les courriers et les interventions politiques pour obtenir les moyens nécessaires pour permettre aux usagers de se déplacer » , assure-t-elle. Pour Nicolas Oppenchaim, sociologue spécialiste des questions de mobilité et auteur d’ Adolescent de cité. L’épreuve de la mobilité (éditions Rabelais, 2016), les enjeux d’organisation des transports et les inégalités sociales sont étroitement liés. Selon lui, les opérateurs raisonnent surtout en termes de flux et programment les travaux ou réductions de service aux heures de moindre fréquentation, sans toujours prendre en compte le profil des usagers. Or, « les habitants des quartiers populaires sont davantage susceptibles de travailler avec des horaires atypiques, notamment dans les services. Une réduction de l’offre le soir ou le week-end les pénalise davantage » , explique le sociologue. Il ajoute : « Il ne s’agit pas nécessairement de discrimination volontaire, mais d’une hiérarchisation des besoins : les déplacements liés au travail sont privilégiés au détriment des loisirs et de la vie sociale, vus comme secondaires. » Salah Eddine, professeur dans un collège à Saint-Denis, est à l’origine du compte Instagram @tuparlesbcpmachallah. Il y a publié une vidéo, qui comptabilise 28 000 vues mercredi 12 août, dans laquelle il tente de se rendre à Paris en transports en commun depuis Saint-Denis. Face aux difficultés rencontrées, il dénonce une forme de « violence institutionnelle » et critique la manière dont la situation est prise en charge par les responsables. « Ceux qui s’occupent de la région se disent que tant que tu peux aller au travail, peu importent les conditions : “Tu participes à la productivité et c’est le plus important” » , estime-t-il, avant de saluer le rôle du tissu associatif des quartiers populaires, qui permet au moins de « faire profiter de l’été à ceux qui restent » Inès Bennacer https://www.mediapart.fr/journal/france/130826/c-est-un-calvaire-en-ile-de-france-les-travaux-estivaux-creusent-les-inegalites-de-mobilite 3/3 DOSSIER Canicules, incendies et sécheresse : catastrophes à répétition Des canadairs basés dans le Sud- Ouest : comment l’État a enterré ses promesses Après les incendies de 2022 en Gironde, Gérald Darmanin avait promis une base aérienne locale pour que des canadairs puissent éteindre au plus vite les feux naissants. Mais rien n’a été fait. Interrogés, le garde des Sceaux et Bruno Retailleau se renvoient la responsabilité de cette annonce. Hugo Lemonier 13 août 2026 à 21h14 V isible sur les images satellitaires, une balafre noire couvre toujours l’ouest de la Gironde. Trois semaines après les incendies qui ont ravagé le massif des Landes de Gascogne, fin juillet, les bois calcinés de cette forêt de résineux rappellent aux élu·es de la région les promesses laissées sans lendemain par l’exécutif. Ces élu·es n’en démordent pas : si l’État avait tenu ses promesses, le feu qui s’est déclenché dans la commune de Saumos le 22 juillet 2026, aurait pu être stoppé avant qu’il ne cause l’une des plus grandes catastrophes environnementales de ces dernières années. Depuis le début de la crise, le ministre de l’intérieur n’a cessé de dire que la France était suffisamment bien dotée en matériels : « Oui, nous avons suffisamment de moyens » , affirmait, le 20 juillet, le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez, vantant sur France Inter une « flotte aérienne tout à fait importante » Plusieurs courriers échangés par Xavier Fortinon, président du conseil départemental des Landes, avec le gouvernement . Et pourtant, les moyens aériens ont manqué dans les premières heures de l’incendie de Gironde, comme en 2022 lors de la précédente catastrophe. Tous les signaux étaient alors au rouge : un temps très sec, un vent fort et des températures élevées. Le département était classé en vigilance rouge incendie. Dans ces circonstances, la doctrine française dite « d’attaque des feux naissants » est formelle : « Pour être traité efficacement, un feu doit avoir parcouru moins d’un hectare lorsque les premiers intervenants commencent à le combattre , rappelle une note de la direction générale de la sécurité civile, que nous avons consultée. Aussi, en période de risque élevé, tout feu doit être attaqué dans les dix minutes suivant sa détection. » À Saumos, le feu se déclare à 12 h 02. Et ce n’est qu’à 12 h 50 que décolle un premier avion de l’aéroport de Mérignac pour tenter d’enrayer la progression des flammes, selon la chronologie établie par le service départemental d’incendie et de secours de la Gironde (Sdis 33). Le président du département de la Gironde, Jean-Luc Gleyze (PS), se désole auprès de Mediapart de tout ce « temps perdu » . Un constat que partage de la même manière son homologue des Landes, Xavier Fortinon (PS) : « Nous n’avons pas tiré les leçons de l’incendie de 2022. » © Photomontage Mediapart avec documents https://www.mediapart.fr/journal/france/130826/des-canadairs-bases-dans-le-sud-ouest-comment-l-etat-enterre-ses-promesses 1/4 Un projet annoncé en grande pompe Depuis les grands feux qui avaient détruit plus de 32 000 hectares dans le massif il y a quatre ans, les deux présidents de département plaidaient pour que soit créée dans le Sud-Ouest une base aérienne de canadairs, pour suppléer celle située à l’aéroport de Nîmes, dans le Gard. Ils avaient été entendus. Le 2 août 2023, Gérald Darmanin, alors ministre de l’intérieur, annonce même qu’une ville a été choisie pour accueillir ce nouvel équipement : Mont-de-Marsan, dans les Landes. « Nous disposons aujourd’hui d’une seule et unique base à Nîmes , explique alors le ministre dans les colonnes du journal Sud-Ouest. L’installation d’une “base fille” à Mont- de-Marsan permettra une intervention plus rapide [des moyens aériens] dans l’Ouest et le Sud-Ouest » « C’était du flan. Cette annonce n’a pas été suivie par le moindre début de commencement d’exécution. » L’entourage de Bruno Retailleau Seulement, « cette promesse n’a pas été tenue » , déplore Xavier Fortinon. L’élu n’a pourtant pas ménagé ses efforts : en deux ans, à lui seul, il a adressé au gouvernement pas moins de six courriers, que nous avons consultés Pour comprendre le sort réservé à cette promesse ministérielle, Mediapart s’est rapproché des équipes des deux ministres qui ont eu la charge du dossier place Beauvau : Gérald Darmanin, jusqu’en septembre 2024, puis Bruno Retailleau, jusqu’en octobre 2025. Aucun des deux ne veut endosser la responsabilité de l’abandon de ce projet. Une étude de préfiguration Le 24 avril 2025, le ministre de l’intérieur Bruno Retailleau, qui a succédé à Gérald Darmanin huit mois plus tôt, annonce dans un courrier à Xavier Fortinon que « l’installation d’une deuxième base aérienne pérenne dans le Sud-Ouest n’est pas prévue pour l’instant ». Contacté par Mediapart , un haut fonctionnaire, qui a officié au ministère de l’intérieur à cette époque, l’assure : « [Ce projet], Bruno Retailleau n’a pas eu à l’enterrer puisqu’il n’existait pas » Et il poursuit : « Honnêtement, c’était du flan. Cette annonce n’a pas été suivie par le moindre début de commencement d’exécution. » Sollicité, l’entourage de Gérald Darmanin se défend et assure avoir commandé à l’époque une « étude de préfiguration » , comme en témoigne un document, daté du 8 septembre 2023, que nous avons pu consulter. Signée par le directeur général de la sécurité civile et de la gestion des crises (DGSCGC), Julien Marion, cette note commence par une analyse de « l’évolution des dangers feux de forêt sur le territoire métropolitain ». « La “campagne feu de forêt” s’étend désormais dans le temps et dans l’espace , relève le haut fonctionnaire. Naguère majoritairement cantonné dans les espaces proches du bassin méditerranéen, le risque se propage et touche indistinctement les régions françaises avec notamment une sensibilité accrue sur la zone Sud-Ouest et en particulier la forêt des Landes de Gascogne . » Dans « le contexte défavorable du dérèglement climatique » , la stratégie française doit alors s’adapter. « La mise en place d’une structure en capacité de recevoir un détachement d’avions dans la zone Sud-Ouest permettrait de disposer d’un ancrage dans l’ouest de la France » , estime alors Julien Marion. La DGSCGC identifie un lieu qui pourrait accueillir cette nouvelle installation : la base aérienne 118 « Colonel- Rozanoff » de Mont-de-Marsan, présentée comme « l’une des bases majeures de l’armée de l’air et de l’espace ». « L’ouverture d’une deuxième base pérenne [...] nécessiterait davantage d’aéronefs, davantage de personnels navigants et davantage de soutien. » Julien Marion, directeur général de la DGSCGC D’emblée, des « points de vigilance » sont néanmoins relevés, à commencer par l’absence de plans d’eau se prêtant parfaitement au rechargement en vol des canadairs à proximité du site – un élément qui « devra https://www.mediapart.fr/journal/france/130826/des-canadairs-bases-dans-le-sud-ouest-comment-l-etat-enterre-ses-promesses 2/4 être pris en compte par l’étude de faisabilité » que la DGSCGC recommande de mener en complément de cette première note. Après avoir passé en revue les principaux obstacles à la concrétisation de la promesse du ministre, le directeur Julien Marion conclut que « la mise en place d’une seconde base de la sécurité civile dans le Sud-Ouest représente autant une indéniable opportunité qu’un véritable défi pour notre direction générale » Le haut fonctionnaire insiste pour qu’une « analyse plus poussée » puisse être menée. Car ce projet paraît d’autant plus ambitieux, résume la note, que « l’ouverture d’une deuxième base pérenne qui ne viendrait pas affaiblir le site de Nîmes nécessiterait davantage d’aéronefs, davantage de personnels navigants et davantage de soutien ». Autrement dit, pour qu’elle ait une utilité, il faut que la France s’arme de nouveaux avions pour combattre les incendies. Or, le gouvernement s’apprête justement à ce moment-là à faire tout l’inverse : en février 2024, le premier ministre Gabriel Attal remet en cause l’achat de deux canadairs dans le cadre de son vaste plan d’économies. « On a le droit de ne pas être d’accord avec ce projet, on a le droit de considérer qu’on n’a pas l’argent, mais dire que, de notre côté, on n’a rien fait : c’est un procès pas très honnête » , souffle l’entourage de Gérald Darmanin, à l’endroit de son successeur. « C’était à eux de poursuivre ce travail. » Des moyens insuffisants Dans l’équipe de Bruno Retailleau, on raille un projet dispendieux, qui aurait coûté, d’après eux, « aux alentours de 400 millions d’euros » Une somme que d’aucuns ne manqueront pas de comparer dans les prochains mois aux coûts des dégâts et réparations causés par les feux de cet été. L’élu vendéen avait alors choisi de prolonger la solution transitoire mise en œuvre par Gérald Darmanin à la suite des incendies de 2022 : des avions seraient placés à Mérignac le temps de la saison des feux. En nombre insuffisant pour faire face à un incendie de l’ampleur de celui parti de Saumos, ces appareils n’ont pas permis d’endiguer les flammes qui ont causé la destruction de près de 200 habitations, dont 183 sur la seule commune du Porge (Gironde). Paysage calciné à la suite d ’ un incendie de forêt qui a ravagé une partie de la Gironde, à Lège-Cap-Ferret, le 4 août 2026. « Cette affaire est dans la logique de la dramatique inaction de ces gouvernements Macron : des annonces, pas de budget, aucune action. Et c’est un scandale » , cingle la députée écologiste Sandra Regol, autrice d’une récente proposition de loi sur la modernisation de la protection civile. Alors que l’été 2026 s’annonçait à haut risque dans les Landes avec vingt-sept départs de feux recensés sur les six premiers mois de l’année, le président du département, Xavier Fortin, avait exhorté, dans une lettre datée du 24 juin, le premier ministre, Sébastien Lecornu, à donner des garanties quant aux moyens aériens disposés dans le massif, « en particulier les avions bombardiers d’eau de type canadair » Le 22 juillet, les sept canadairs alors disponibles étaient pris par les feux qui sévissaient dans le Var et en Corse. Il aura donc fallu des heures pour que deux appareils puissent attaquer le front des flammes en Gironde. Dans son courrier, le président des Landes demandait au gouvernement de réexaminer le dossier de la base de Mont-de-Marsan. Le 30 juillet, huit jours après que les flammes ont commencé à consumer la Gironde et la ville de Biscarosse, dans les Landes, Sébastien Lecornu a fini par accuser réception. Et par renvoyer vers le ministre de l’intérieur, Laurent Nuñez. Relancé par Mediapart , le 13 août, le ministère de l’intérieur indique à présent que « l’examen de cette demande est en cours » Hugo Lemonier © Photo Christophe Archambault / AFP https://www.mediapart.fr/journal/france/130826/des-canadairs-bases-dans-le-sud-ouest-comment-l-etat-enterre-ses-promesses 3/4 Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart - 127 avenue Ledru-Rollin, 75011 Paris. RCS Paris 500 631 932. Numéro de CPPAP : 1224Y90071 - Directeur de la publication : Carine Fouteau https://www.mediapart.fr/journal/france/130826/des-canadairs-bases-dans-le-sud-ouest-comment-l-etat-enterre-ses-promesses 4/4 Proche et Moyen-Orient — Analyse En Cisjordanie, le siège de Qusra illustre la politique d’occupation israélienne Depuis le dimanche 9 août, plusieurs dizaines de colons sionistes religieux assiègent deux maisons dans un village près de Naplouse. Alors que des soldats devaient chasser les agresseurs, une vidéo les montre en train de prier ensemble. Gwenaelle Lenoir 13 août 2026 à 19h52 L es deux maisons sont à l’écart du village de Qusra, perchées au bout d’une colline aux pans un peu abrupts, sur les images tournées par un journaliste palestinien depuis une hauteur de l’autre côté d’une petite vallée. L’une ressemble à la plupart des maisons de Cisjordanie, en ciment gris et toit plat. L’autre est cossue et vaste, comme beaucoup de résidences construites par des familles palestiniennes vivant et travaillant des années à l’étranger, puis érigeant la villa de leurs rêves avec leur relative fortune. Elle appartient d’ailleurs à un Palestinien détenteur de la citoyenneté états-unienne. La vue sur le nord de la Cisjordanie, de là, est certainement à couper le souffle. Celle sur les colonies construites comme un arc de cercle autour de Qusra et des bourgades palestiniennes environnantes est, à coup sûr, moins plaisante pour les habitant·es de la petite ville. Des soldats israéliens montent la garde aux côtés de colons devant des habitations palestiniennes qu ’ ils ont bloquées dans le village de Qusra, en Cisjordanie occupée, le 12 août 2026. Ils savent depuis longtemps déjà que ces colonies et l’idéologie expansionniste constituent des dangers pour leurs parcelles et leurs domiciles. Des agressions ont déjà eu lieu, sans résonner au-delà de la Cisjordanie et des cercles militants. Cette fois, l’attaque des colons suscite l’intérêt bien au- delà. Il faut dire que, même à l’aune de l’épuration ethnique en cours en Cisjordanie, celle-ci est exceptionnelle. Depuis dimanche 9 août, plusieurs dizaines de colons sionistes religieux assiègent les deux maisons et isolent leurs habitant·es du monde extérieur. Ils ont installé un avant-poste sous un auvent devant le portail de la plus grande habitation, sur la route qui la relie au village, coupant toute circulation. Ils y prient et y dorment. Ils tentent par tous les moyens, en coupant l’eau et l’électricité, en empêchant le ravitaillement et en instaurant un climat de terreur de faire fuir les familles. Mais celles-ci savent pertinemment ce qu’il adviendrait : jamais elles ne pourraient revenir, le cas étant fréquent. Complicité entre soldats et colons « Israël a déplacé de force 64 communautés palestiniennes dans leur intégralité et en partie de 15 autres communautés, soit plus de 4 800 personnes, dont plus de 2 300 mineurs » depuis octobre 2023, souligne © Photo Nidal Eshtayeh / AP / Sipa https://www.mediapart.fr/journal/international/130826/en-cisjordanie-le-siege-de-qusra-illustre-la-politique-d-occupation-israelienne 1/4 l’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem. Elle a recueilli le témoignage d’Aïcha Abou Rida, qui vit dans l’une des deux maisons : « Nous sommes encerclés par les colons, mais nous tenons bon. Si Dieu le veut, nous ne quitterons pas nos maisons, quoi qu’il arrive. Même si l’eau et l’électricité nous sont coupées, nous tiendrons bon [...] . Malgré leurs attaques répétées, qui visent à nous chasser, si Dieu le veut, nous resterons chez nous, même si nous devons y laisser la vie » , affirme-t-elle. Cette tentative des colons d’expulser des familles palestiniennes de chez elles pour ériger un avant-poste tout aussi illégal que les colonies est devenue une norme en Cisjordanie. Mais ici, plusieurs événements ont attiré une attention internationale sinon bien faible. Des journalistes israéliens du quotidien Haaretz se sont fait agresser par les colons alors qu’ils tentaient d’atteindre les propriétés assiégées. S’en prendre à des professionnel·les des médias est devenu assez commun de la part des colons ou de l’armée israélienne, mais il faut bien reconnaître que ces atteintes au droit d’informer font plus de bruit quand il s’agit de confrères et consœurs israéliens. De plus, des vidéos tournées par les deux journalistes israéliens et par d’autres personnes, y compris des journalistes étrangers et étrangères ou des activistes, ont démontré une fois de plus la collusion entre une partie de l’armée israélienne et les colons. La plus frappante montre des soldats en train de prier avec les agresseurs qu’ils étaient censés chasser. La zone étant déclarée zone militaire, cela permet aux soldats d’empêcher l’accès aux journalistes, activistes et autres observateurs, mais devrait aussi prohiber la présence des colons. Des soldats israéliens et des colons accomplissent des prières talmudiques sur des terres palestiniennes con fi squées dans le village de Qusra, au sud de Naplouse. Sauf que la nationalité, états-unienne, d’une des personnes assiégées a permis d’interpeller la Maison- Blanche et d’accuser l’ambassade à Jérusalem (l’ambassade états-unienne a été déplacée de Tel-Aviv, siège de l’immense majorité des représentations diplomatiques, à Jérusalem sous le premier mandat de Donald Trump) de manquer à son obligation de défendre un concitoyen et ses biens. Piqué au vif, l’ambassadeur Mike Huckabee, pourtant fervent supporter de la politique d’annexion des territoires palestiniens et favorable au mouvement des colons, a dû réagir. Il a nié être indifférent aux événements de Qusra. Il a même qualifié les agresseurs de « terroristes israéliens » et leurs actes de « criminels » Seize habitations saisies Jeudi 13 août, en fin de matinée, selon des témoins sur place interrogés par Mediapart , l’armée a déployé 1 200 soldats dans le village de Qusra. Elle y a saisi seize habitations pour en faire des postes militaires provisoires et évoque sur X des « missions de défense » pour « maintenir la sécurité et protéger la zone » . À l’heure où nous publions cet article, l’armée israélienne, sollicitée, n’a pas répondu aux demandes de précision de Mediapart « Avi Bluth, le commandant en chef de la Cisjordanie, se vante des liens qu’il entretient avec les colons. » Yair Dvir, porte-parole de B’Tselem © Photomontage Mediapart avec B'tselem https://www.mediapart.fr/journal/international/130826/en-cisjordanie-le-siege-de-qusra-illustre-la-politique-d-occupation-israelienne 2/4 Les résident·es palestinien·nes s’inquiètent de ne pouvoir retourner chez eux. À raison : quelques jours plus tôt, l’armée israélienne a chassé de sa résidence la famille Hamad dans le village d’Arraba, près de Jénine, pour y installer des soldats dans la perspective de l’inauguration d’une nouvelle colonie. En présence de plusieurs membres du gouvernement Nétanyahou. « L’armée israélienne a les moyens d’imposer un bouclage à des villages palestiniens entiers, voire à des villes, de démolir des dizaines de maisons, d’arracher des centaines d’oliviers et de déplacer de force des dizaines de milliers de personnes. Comment se fait-il que le simple fait d’empêcher quelques dizaines de colons d’assiéger une famille palestinienne dans un village où les Israéliens ne sont même pas autorisés à se trouver soit une tâche si impossible pour l’armée ? » , interroge, faussement naïve, l’organisation Breaking the Silence, qui surveille les comportements de l’armée israélienne. L’indignation de l’ambassadeur états-unien, comme celle des chancelleries occidentales, n’est que de façade. Car tout le monde connaît la réponse à la question de Breaking the Silence. Elle a déjà été établie par de nombreux rapports, comme celui de Haaretz en décembre 2025 ou celui d’Amnesty International en juin 2026. « Il s’agit d’un système, et l’objectif de ce système est le nettoyage ethnique et le démantèlement de la société palestinienne » Yair Dviri, porte-parole de B’Tselem Elle est résumée par Yair Dviri, porte-parole de B’Tselem : « La violence des colons est une violence d’État. Elle relève de la responsabilité de l’État. Elle est armée par l’État. Elle bénéficie du soutien de l’armée. C’est une politique d’État que nous observons sous de nombreuses formes différentes, explique-t-il à Mediapart La majeure partie de la violence est en réalité le fait de l'armée, et non des milices. Nous voyons souvent l’armée participer aux attaques ou protéger les colons, et tirer sur les Palestiniens qui tentent de se défendre. » Il ajoute : « Avi Bluth, le commandant en chef de la Cisjordanie, se vante des liens qu’il entretient avec les colons et de l’ampleur des “réparations” – selon ses propres termes –, en affirmant : “Nous tuons des Palestiniens en Cisjordanie comme nous n’en avons pas tué depuis le début de l’occupation en 67.” Il se vante de la coordination entre l’armée et les colons pour la construction de centaines de fermes à travers la Cisjordanie. Il ne s’agit donc pas de l’idéologie d’une personne ou d’une autre, mais bien du système et de l’objectif de ce système qui est le nettoyage ethnique et le démantèlement de la société palestinienne. » « Israël essaie de faire croire qu’il agit » Fin juillet, le même Avi Bluth a signé quinze ordres de saisie de terres palestiniennes en zone A, censée être sous contrôle complet de l’autorité palestinienne. Avec pour objectif de permettre la continuité entre deux colonies israéliennes. Les protestations d’une poignée de réservistes, qui signent ces jours-ci une « Lettre de réservistes contre le terrorisme juif », semblent bien minoritaires, voire dérisoires. Partout, en Cisjordanie, le même schéma se répète, jour après jour, nuit après nuit. Ces derniers jours, c’est – notamment – le village de Taybeh qui est ciblé. Lui aussi a été déclaré zone militaire. Là aussi, les journalistes et les activistes sont empêchés d’accéder par l’armée israélienne, sous couvert de cet ordre. Comme si l’objectif était d’éviter les témoins. Là aussi, les colons attaquent et sèment la terreur. Là aussi, les habitant·es palestinien·nes, démuni·es de toute protection, font face comme ils et elles peuvent. Même si l’armée israélienne finit par déloger les colons de Qusra et par faire lever le siège, rien ne sera réglé et le jeu macabre de l’épuration ethnique reprendra aussitôt l’attention internationale évaporée. « Nous connaissons ce schéma depuis des années. Cela se répète sans cesse, reprend Yair Dvir. Dès qu’il y a un peu de pression internationale, Israël essaie de faire croire qu’il agit. Mais la plupart du temps, et cela se reproduira probablement ici aussi, dès que l’armée se retirera, les colons reviendront s’installer. » Sans crainte, car ils sont très présents dans tous les rouages de l’administration civile et militaire israélienne. Les colons tiennent entre leurs mains le sort de la coalition de Benyamin Nétanyahou, et au-delà ne sont contestés par aucun parti politique susceptible de https://www.mediapart.fr/journal/international/130826/en-cisjordanie-le-siege-de-qusra-illustre-la-politique-d-occupation-israelienne 3/4 Le journal MEDIAPART est édité par la Société Editrice de Mediapart - 127 avenue Ledru-Rollin, 75011 Paris. RCS Paris 500 631 932. Numéro de CPPAP : 1224Y90071 - Directeur de la publication : Carine Fouteau remporter ou de construire une majorité après les élections législatives d’octobre 2026. Gwenaelle Lenoir https://www.mediapart.fr/journal/international/130826/en-cisjordanie-le-siege-de-qusra-illustre-la-politique-d-occupation-israelienne 4/4 SÉRIE EP. 6 Naufrages : le temps ne détruit pas tout Le pillage d’épaves, ce fléau qui menace la recherche archéologique Au large de Cannes, un bateau a sombré il y a plus de 2 000 ans, emportant avec lui sa cargaison d’amphores. Celles-ci sont d’un intérêt certain pour les archéologues, comme des pilleurs aux intérêts mercantiles. Hélas, ces détrousseurs d’antiquités abîment l’épave sans vergogne. Pierre Isnard-Dupuy 13 août 2026 à 12h10 L a baie de Cannes (Alpes-Maritimes) abrite une épave antique d’un intérêt archéologique rare. Remplie d’amphores, elle témoigne du commerce du vin au II siècle avant Jésus-Christ. Des vases qui ont attisé la convoitise de pilleurs, détruisant par leur action des informations précieuses aux yeux des archéologues. Une pratique qui a émergé après la Seconde Guerre mondiale. « Le pillage de cette épave a entraîné la destruction d’éléments en bois et donc une perte d’informations archéologiques » , déplore Pierre Poveda, archéologue du CNRS au Centre Camille-Jullian d’Aix-Marseille Université (AMU) (Bouches-du-Rhône). L’épave en question a été baptisée Fort Royal 1 par les archéologues, du fait de sa proximité avec la fortification de l’île Sainte-Marguerite, où a été enfermé le mystérieux prisonnier au masque de fer sous Louis XIV. Datant du début du II siècle avant Jésus-Christ, elle est encore chargée de plusieurs centaines d’amphores gréco- italiques qui étaient pleines de vin. L'épave du voilier héllénistique Fort Royal 1 au large de Cannes en 2024. Alors que s’ouvrait une campagne de fouilles en avril 2022, les scientifiques ont constaté une « opération structurée de pillage » , selon un communiqué du Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (Drassm) du ministère de la culture. Moins d’un mois plus tard, les enquêteurs de la gendarmerie maritime perquisitionnent un garage à Antibes (Alpes-Maritimes) dans lequel soixante-huit amphores complètes, d’autres incomplètes, et des objets en céramique ont été retrouvés. Ils provenaient principalement de Fort Royal 1 et aussi d’autres sites. Chaque amphore complète peut être revendue illégalement 2 000 euros pièce au minimum selon l’estimation de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels (OCBC) de la police judiciaire. Trois plongeurs azuréens sont soupçonnés d’avoir procédé au pillage et seront jugés à une date encore non communiquée. « Les pilleurs y vont comme des sangliers. On a retrouvé sur l’épave plein de petits objets qui ne les intéressent pas : des stylets et des encriers portatifs, des anneaux de voiles... L’action des pilleurs peut détruire tous ces types d’objets » , abonde Franca Cibecchini, adjointe au directeur du Drassm. Avec Pierre Poveda, elle codirige les recherches sur Fort Royal 1 . Mi-juin 2026, les deux scientifiques nous accueillent sur le bateau spécialisé du Drassm, l’ Alfred Merlin . Durant un mois, une nouvelle campagne de fouille est organisée depuis son bord. e e © Photo Philippe Soubias / CCJ / CNRS / amU https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/130826/le-pillage-d-epaves-ce-fleau-qui-menace-la-recherche-archeologique 1/4 300 à 400 amphores Une quinzaine d’archéologues se relaient pour des plongées par petits groupes, d’une cinquantaine de minutes chacune. L’ Alfred Merlin ne met pas l’ancre et reste positionné par GPS pour ne pas abîmer l’épave et l’herbier de posidonie, des plantes sous-marines typiques de Méditerranée. Cannes, le 17 juin 2026. Franca Cibecchini, au centre, et Pierre Poveda, à gauche, archéologues en charge de la mission, débriefent avec les équipes de plongeurs qui viennent de remonter. « Je me suis régalé. J’ai dégagé une amphore » , se réjouit Mikaël Pesenti, du service archéologique de la métropole de Nice, avant même d’avoir enlevé sa combinaison au retour de sa plongée. « Le pillage extrait du mobilier de son contexte originel. Or nous, ce qui nous intéresse, c’est qu’est-ce qui fonctionne avec quoi pour avoir une compréhension globale » , nous explique-t-il. Fort Royal 1 repose à une vingtaine de mètres sous la surface. À proximité, une quinzaine de yachts sont au mouillage sur une mer d’huile. D’une vingtaine de mètres de long, le navire antique commerçait le vin sous l’ère républicaine romaine, probablement du sud du Latium, entre Rome et Naples, à la Gaule. L’origine de ce que contenaient les amphores a été déterminée « grâce aux analyses pétrographiques que [le Drassm a] réalisées » , expose Franca Cibecchini. Autrement dit, en étudiant l’origine des minéraux qui étaient présents dans le vin et qui sont restés dans les amphores. « Tout le flanc bâbord a une qualité de préservation du matériel exceptionnelle. Le gouvernail bâbord est entier, par exemple. » Pierre Poveda, archéologue du CNRS En 2022, l’équipe scientifique est intervenue à temps avant que la perte d’éléments archéologiques ne soit irrémédiable. En plongeant, elle a constaté que « le site était ouvert et que la présence d’outils, comme des scies, signalait que les pilleurs étaient en train de piller » , rembobine Franca Cibecchini. Des sédiments et de la matte de posidonie, cette épaisse couche organique faite d’enchevêtrements des rhizomes de la plante, qui protégeaient l’épave, avaient été déplacés, laissant apparaître une partie de la cargaison. À côté de la zone excavée, des tessons et des amphores, qui avaient été dégagées, étaient regroupés en tas en attente d’être remontés. Malgré les atteintes, le site de Fort Royal 1 reste exceptionnel. « Je connais peu de sites où il reste à disposition 300 à 400 amphores » , se satisfait Franca Cibecchini. Grâce à lui, « on cherche à mieux comprendre comment fonctionnait le commerce du vin » , explique- t-elle. Des plongeurs s'apprêtent à descendre pour 50 minutes de travail a fi n de dégager l'épave du gravier qui y a été mis pour la protéger des pillages . La rare qualité de Fort Royal 1 tient aussi de la bonne conservation des éléments du navire. L’épave, d’une vingtaine de mètres de long, s’est couchée, laissant toute une moitié de coque enfouie dans les sédiments. « Tout le flanc bâbord a une qualité de préservation du matériel exceptionnelle. Le gouvernail bâbord est entier, par © Photo Léonor Lumineau / Hans Lucas pour Mediapart © Photo Léonor Lumineau / Hans Lucas pour Mediapart https://www.mediapart.fr/journal/ecologie/130826/le-pillage-d-epaves-ce-fleau-qui-menace-la-recherche-archeologique 2/4 exemple. En comparaison avec le reste des épaves antiques, il y doit y en avoir quatre ou cinq aussi bien conservées » , s’enthousiasme Pierre Poveda. Jusqu’à sept ans d’emprisonnement S’approprier et même tout simplement déplacer des amphores, comme tout autre artefact, est pénalement répréhensible. La loi du 1 décembre 1989 a classé les épaves ou autres vestiges immergés comme des biens maritimes culturels. « Tout bien archéologique est inaliénable. Il appartient à l’État, po