1 JULIEN THOMAS M oins de deux ans après le scrutin local d’octobre, Les Engagés doivent jouer les pompiers dans la capitale. Dans deux communes, celle de la Ville de Bruxelles et celle de Jette, le parti tur- quoise vient de dépêcher un « média- teur ». L’objectif est chaque fois d’es- sayer d’aplanir de fortes tensions dans les équipes locales. A la Ville de Bruxelles, un certain nombre de plaintes concernent le chef de cabinet de l’échevin, Didier Wauters (Les En- gagés). Le bras droit de l’édile est accu- sé de management toxique, avec agres- sivité, dénigrement public et menaces répétées de licenciement. Le sentiment de plusieurs intervenants est que les femmes se trouvent particulièrement visées. A Jette, les problèmes se cristal- lisent autour de la gestion jugée cli- vante de Claire Vandevivere (Les Enga- gés) comme bourgmestre et cheffe de file locale. Les affaires sont différentes mais ont en commun le reproche d’abus d’autorité et un nombre appré- ciable de témoignages concordants re- cueillis par Le Soir Pour Les Engagés, la persistance de remous dans leur unique échevinat de la Ville de Bruxelles ferait mauvais genre. A Jette, la situation se révèle plus explosive et dangereuse. En l’absence de solution, la section locale court le risque de l’implosion. Pour le parti d’Yvan Verougstraete, cela signifierait la perte de ce bastion historique en 2030. L’envoyé spécial du parti a pour mission de rétablir le dialogue entre di- vers ténors de la section locale (LB- Jette). Sollicité sur ses tentatives de conciliation, le parti centriste met en avant une simple gestion active d’ac- compagnement de ses équipes. Quel résultat pour ces médiations ? Le suc- cès semble a priori relatif. Claire Van- devivere et Didier Wauters se montrent certes optimistes. En coulisses, les re- tours sont moins enthousiastes. P. 4 Les Engagés face à de fortes tensions à Bruxelles Le parti a dépêché un médiateur à la Ville de Bruxelles et à Jette pour tenter d’aplanir de fortes tensions. A Jette, la gestion décriée de la maïeure pourrait conduire la section locale à l’implosion. A force de tenir le journal des procès intentés contre les plateformes américaines, on finirait par oublier que les Gafam sont d’abord des entreprises technologiques pilotées par des ingé- nieurs et non par des armées de ju- ristes. Celui qui s’est ouvert ce mercredi pour Meta devant un tribunal d’Oak- land renforce encore un front judiciaire mené, à tous les étages, par des milliers de citoyens, 1.200 districts scolaires, 29 Etats... A chaque fois, l’acte d’accu- sation est lourd : pour maximiser leurs profits, et donc le temps passé par leurs utilisateurs, ils auraient sciem- ment conçu leurs services pour rendre leurs utilisateurs accros. Comme des drogues dures nocives pour la santé mentale, singulièrement chez les ado- lescents. Ils savaient. Mais n’ont rien fait, comme les cigarettiers. Les documents internes ont nourri les soupçons. Et permis à de nombreux parents d’établir un lien entre les pro- blèmes rencontrés par leurs enfants et ces plateformes. Des milliers de fa- milles d’adolescents happés par Insta- gram, YouTube, Snapchat ou TikTok, qui avaient souffert de troubles men- taux, jusqu’à songer au suicide, ont poursuivi ces entreprises en justice. Plusieurs condamnations ont déjà été prononcées. Et, vu l’agenda judiciaire, la bataille ne fait que commencer. Et donc ? Et donc, au-delà des amendes que ces plateformes ingurgiteront sans frémir, on s’attend évidemment à ce que cela cesse. Mais pas en interdisant aux jeunes d’y accéder. La mesure, aussi vaine que contre-productive – les premiers résultats de l’expérience aus- tralienne sont calamiteux – résonnerait comme l’aveu de notre incapacité à les réguler. La question n’est donc pas de savoir à quel âge on pourrait juridique- ment commencer à subir les effets toxiques de ces plateformes, mais d’interdire aux réseaux sociaux de nuire, à tout le monde. La base réglementaire est là. On peut toujours en inventer une autre, mais commençons a minima par faire res- pecter ce qui a été acquis de dure lutte. On se lasse de ces amendes dans le vide et de ces « recommandations » formulées en prélude d’une « enquête préliminaire » comme celles faites ré- cemment par la Commission euro- péenne en matière de santé mentale. Le contour est tracé par les premiers verdicts des juges américains : fin du scroll infini, du déclenchement automa- tique des vidéos, de la publicité ciblée pour mineurs, contrôle parental simpli- fié, désactivation des notifications intempestives, suppression des « flammes » et autres compteurs de « likes », algorithmes de recommanda- tions bridés, abandon des mécanismes de comparaison sociale, etc. Cassons d’abord la mécanique de cap- tation de l’attention. Et si, débarrassés de ces artifices addictifs, les réseaux continuent de faire souffrir nos jeunes, il faudra alors regarder ailleurs : dans l’école, dans les familles, dans une société qui ne va peut-être pas aussi bien qu’elle le prétend. Interdire un écran est tellement plus simple que d’affronter cette question. Et si on tentait, aussi, l’éducation ? ÉDITO PHILIPPE LALOUX Le problème, ce ne sont pas les jeunes. Ce sont les réseaux sociaux Si, débarrassés des artifices addictifs, les réseaux continuent de faire souffrir nos jeunes, il faudra alors regarder ailleurs LES IRRÉDUCTIBLES Le dernier chantier naval des péniches vise à décarboner le transport fluvial P. 11 CHAUFFAGE La facture menace de s’alourdir cet hiver P. 8 CHALEUR Un été 2026 exceptionnel déjà dans la norme de ce qui nous attend P. 10 Un spectacle inoubliable AFFAIRE DUTROUX Trente ans après, le double héritage P. 6 & 7 RÉSEAUX SOCIAUX Ce gigantesque front judiciaire qui ébranle l’empire Zuckerberg P. 5 EURO DE NATATION L’argent fait le bonheur de Roos Vanotterdijk P. 17 1 5 413635 080418 3 3 JEUDI 13 août 2026 / Edition Wallonie-Bruxelles / Quotidien / N o 187 / 3,30 € (GDL : 3,50 €) / 02 225 55 55 RETROUVEZ LES PLUS BELLES PHOTOS DE L’ÉCLIPSE P. 2 & 3 2 Jeudi 13 août 2026 2 KROLL REPORTAGE YASMINE HARDY (ST.) P armi les différents sites d’obser- vation en Belgique qui ont prévu des animations pour l’occasion, la station de radioastronomie d’Humain (Marche-en-Famenne) offrait un cadre particulier. C’est là, au milieu d’impo- santes antennes paraboliques, que l’Ob- servatoire royal de Belgique a décidé d’accueillir plus de 200 visiteurs, ce mercredi soir, sur un site habituellement fermé au grand public. Objectif : leur of- frir une vue totalement dégagée sur l’éclipse. Mais pas que... Les premiers visiteurs de la station sont arrivés dès 17 h. Ce choix d’ouvrir plusieurs heures avant le début de l’éclipse, les membres de l’équipe le justi- fient comme étant l’occasion pour eux de faire découvrir la station au grand public et son histoire dans un petit local amé- nagé sous forme de musée. « Pour l’ins- tant, tous les gens qui passent sont vrai- ment intéressés », se réjouit Thomas, sismologue à l’Observatoire. « Ils dé- couvrent un site qui, de base, n’accueille pas très souvent du public. » Une fois la visite terminée, direction une vaste étendue d’herbe où les pre- mières couvertures ont commencé à être déployées, dès la fin d’après-midi. Snacks, boissons et bien sûr lunettes de protection ont rapidement garni l’es- pace d’observation. Plusieurs enfants ont profité du grand espace pour aller se défouler et explorer les alentours. Sous une petite tente, l’équipe de l’Observa- toire avait aussi prévu quelques téles- copes et des sismomètres, des outils qui ont permis aux animateurs de partager L’éclipse solaire, pour toutes et tous, ASTRONOMIE Ce mercredi 12 août, un phénomène extraordinaire s’est déroulé dans le ciel belge. Une éclipse solaire partielle d’une rare intensité, avec un soleil masqué à près de 90 %, a marqué les passionnés réunis à la station de radioastronomie d’Humain (Marche-en-Famenne). La Lune et le Soleil avaient rendez-vous ce mercredi soir pour le plus grand plaisir des yeux. © BELGA. ENTRETIEN ÉRIC RENETTE D ans le genre « tout le monde en parle », l’éclipse solaire de ce 12 août s’est placée haut dans le hit-pa- rade des sujets de conversation. Et pas uniquement après l’incontournable re- cherche de lunettes protectrices pour pouvoir la regarder. Le Soleil, le ciel et l’espace en général, passionnent, sus- citent la curiosité, les interrogations et, parfois, les vocations. Une popularité qui a changé, explique Emmanuel Je- hin, astrophysicien, maître de re- cherches au FNRS et professeur à l’ULiège. Pourquoi, à votre avis, la ruée vers les lunettes d’observation solaire cache-t- elle un véritable attrait pour le Soleil et l’espace ? La quête des lunettes, c’est un petit phénomène social, l’impression mo- mentanée que si on n’a pas ces lunettes, c’est la fin du monde. Je crois plutôt que la popularité de cette éclipse est liée au fait qu’on est en été, qu’il fait beau depuis plusieurs jours donc que le ciel devrait être dégagé, on verra quelque chose. Puis c’est quand même une éclipse totale du Soleil en Espagne, à 90 % chez nous, ce n’était plus arrivé depuis 1999. Plus généralement, on l’a vu en début d’année avec les aurores boréales, par les temps qui courent, l’astronomie est aussi un moyen d’éva- sion assez accessible et, en plus, c’est beau à regarder. Les reportages montrent aussi beaucoup de valeurs positives. Enfin, on sent aussi une cer- taine aspiration vers le mystère, le mer- veilleux. Les gens ont une envie d’y tou- cher. Il y a aussi une envie de voir au risque d’être has been si on rate ça. Ça a beaucoup changé depuis l’éclipse de 1999 ? Il y a immanquablement un phéno- mène exponentiel lié aux réseaux so- ciaux. On l’a bien vu avec les réserva- tions pour l’observation de ce mercredi avec le Groupe astronomique de Spa où les inscriptions ont été complètes très rapidement. Avant, les scientifiques étaient plus repliés, depuis 1999 ils se sont tournés vers les gens, l’astronomie s’est popularisée. Les gens ont un grand intérêt pour les explications qu’on peut donner par rapport à ce qu’on voit de ses propres yeux. Puis c’est un phéno- mène naturel, c’est beau et c’est gratuit. On voit aussi cet attrait populaire pour la nuit des étoiles. Quand il fait beau et qu’on peut facilement voir le ciel, les gens découvrent qu’il y a beaucoup de l’expert « C’est un phénomène naturel, c’est beau et La quête des lunettes, c’est un petit phénomène social, l’impression momentanée que si on n’a pas ces lunettes, c’est la fin du monde 3 Jeudi 13 août 2026 3 leur passion pour la science. Du côté des enfants, ce fut un pari gagné. Marcel, 11 ans, s’est réjoui de tout ce qu’il a pu ap- prendre ce soir : « J’ai écouté les autres explications sur les tremblements de terre qui étaient très intéressantes et si maintenant on me pose des questions à l’école, je vais pouvoir y répondre. » Une « petite tache » mange le Soleil C’est à 19 h 19 que l’éclipse a débuté avec un contact encore à peine visible. Pour- tant, sur cette pelouse alors bien rem- plie, les premières mains ont commencé à se lever. Des parents pointant du doigt le Soleil ont tenté de faire comprendre à leurs enfants que « ça y est ». Lunettes au nez, certains visiteurs ont eu l’occasion de profiter des quelques télescopes sur place pour observer de manière en- core plus précise le phéno- mène. « C’est assez excep- tionnel à vivre en fa- mille », raconte Saïda, ve- nue avec ses enfants. « On voit cette petite tache qui mange le soleil, c’est comme ça qu’on l’appelle avec les enfants, une petite tache. Eux, ils ont un peu du mal à comprendre qui des deux est la Lune et qui est le Soleil. Pour moi, c’est réellement à la hauteur de mes attentes, le site est ex- ceptionnel et nous permet d’observer le phénomène auquel on assiste aujour- d’hui. » A 20 h 14, le contact maximal a été at- teint. Si les visiteurs ont pu observer toute la transition de l’éclipse du début jusqu’à maintenant, c’est bien cette image-là qu’ils retiendront, celui d’un ciel assombri aux teintes orangées et d’un Soleil ne possédant plus que la forme d’un croissant de lune. Une image encore totalement inédite pour certains, mais qui pour d’autres renvoyait au sou- venir d’une éclipse antérieure, celle de 1999. Mia, se souvient : « J’avais 7 ans à l’époque. Je vivais encore en Roumanie. On avait assisté à une éclipse totale avec mes parents dans un parc. Voir un phé- nomène pareil quand on est petit, c’est vraiment incroyable. C’est une émotion que l’on oubliera jamais. Assister à l’éclipse d’au- jourd’hui est tout aussi incroyable même si, j’avoue, c’est encore plus impressionnant quand tu es enfant... » A 21 h 06, ce sera sous la forme d’un beau cou- cher de Soleil que la Lune et le Soleil auront mis fin à leur ballet céleste. « Outre cette vue ma- gique, moi, ce que je re- tiens surtout c’est que cet événement a réussi à créer un sentiment de lien entre toutes ces per- sonnes et ces différentes générations », estime Chloé, en quittant les lieux. De leur côté, les membres de l’Observa- toire se sont réjouis du déroulement de l’évènement et de tout ce que cela im- plique pour eux : « Organiser cet évène- ment pour nous c’était surtout l’occasion de ramener la science au public », concluent Bram et Petra, membres de l’Observatoire. « Et surtout la science belge qui est reconnue dans la commu- nauté scientifique ! » Au milieu d’imposantes antennes paraboliques, l’Observatoire royal a accueilli plus de 200 visiteurs à Marche-en-Famenne. © AFP. Les parcs et autres lieux publics, comme ici au Cinquantenaire, étaient pris d’assaut ce mercredi soir. © BELGA. Un assemblage de clichés pris à Dilbeek par notre lecteur Denis Pereira. © D.R. Point d’orgue de l’éclipse solaire, le nord de l’Espagne a été plongé dans le noir en plein jour, lorsque la Lune a entière- ment masqué le Soleil, au grand ravisse- ment de millions de personnes émer- veillées par ce rare spectacle. Lunettes de protection sur le nez, le regard vers les étoiles, la foule s’est massée en plusieurs points du pays. L’éclipse totale a duré moins de deux minutes à Lodoso, près de Burgos, sous les acclamations des centaines de per- sonnes présentes. A Tarragone, où la phase totale a duré environ une minute, l’obscurité a été accueillie par des ap- plaudissements et des exclamations. Soudain, l’air s’est rafraîchi et la lumière s’est atténuée. Les perles de Bayly sont apparues, ces minuscules points de lumière éclatant au bord du disque lunaire. Cris de joie des enfants, applau- dissements et concerts de klaxons... l’émerveillement était général. « C’est incroyable! J’ai failli fondre en larmes, j’ai eu un frisson qui m’a parcou- ru le corps, c’était magnifique ! », com- mente, époustouflé, Alejandro Cuesta, chercheur en nanoscience de 30 ans. AFP Une partie de l’Espagne dans le noir total © REUTERS. choses à regarder ou à observer : les sa- tellites, les étoiles filantes, les planètes au petit matin... Aujourd’hui, il y a aus- si le fait que beaucoup de gens conservent en mémoire l’éclipse de 1999 qui reste un merveilleux souvenir. J’espère qu’ils ne seront pas déçus cette fois-ci non plus. Un épisode comme cette éclipse, ça suscite une émulation, des vocations ? En 1999, avec le Groupe astronomique, on était allé observer l’éclipse en Cham- pagne, on avait finalement rassemblé 300 personnes. Au groupe, avant l’éclipse, on était environ 25 membres, on est passé à 150 après, beaucoup sont restés. Depuis, il y a eu beaucoup d’in- formations sur l’astronomie, beaucoup de chaînes YouTube existent. Les gens vraiment mordus ont passé le cap, ils sont astronomes amateurs, ils ont acheté un télescope... Après cette éclipse-ci, on ne s’attend pas à un gros boom . Il y a beaucoup d’informations disponibles partout. Nous, par exemple, on a arrêté l’achat des revues et des livres, il y en a plein dans la bi- bliothèque mais plus personne ne vient les consulter, l’info est disponible ailleurs, les gens ont tout sur leur télé- phone. Mais parallèlement, on a de plus en plus de jeunes qui passent leur master en sciences spatiales à l’ULiège et des étudiants de partout dans le monde. Une partie des gens qui observent le ciel y voient aussi un côté mystique face à cette immensité « qui ne peut pas venir de nulle part »... Le message qui passe de plus en plus, c’est que devant tant d’immensité, il se peut qu’il y ait une vie abondante dans l’Univers mais on n’a pas encore trouvé de trace de vie. Concernant la religion, la foi, l’existence d’autres vies, les choses changent. On ouvre la porte aux possibilités. Il y a des astronomes au Vatican qui cherchent des exoplanètes. Avec les outils modernes comme le té- lescope spatial James Webb ou sur l’exoplanète Trappist 1, qui sait ce qu’on peut découvrir. Ça peut aller très vite. N’y a-t-il pas une forme d’anthropo- centrisme à chercher une autre forme de vie comme la nôtre ailleurs ? Non, ce qu’on découvre c’est par rap- port à la physique qu’on connaît, la chi- mie qu’on connaît. On sait aujourd’hui que si d’autres formes de vie existent, elles seront certainement basées sur les chaînes carbone qui, à certaines tempé- ratures permettent l’existence de grosses molécules organiques. Retrouvez, sur le site et l’application du « Soir », les meilleures photos de nos lecteurs et lectrices. Et si, vous aussi, avez décidé d’immortaliser le moment, n’hésitez pas à nous partager vos plus beaux clichés à l’adresse temoignages@lesoir.be avec les informations suivantes : – votre prénom et votre nom ; – votre (ou vos) plus belle(s) photo(s) de l’éclipse ; – le lieu d’où la photo a été prise ; – éventuellement, un mot d’explication qui l’accompagne. Vos plus belles photos de l’éclipse Sur notre site et notre application, retrouvez vos plus beaux clichés de l’éclipse et l’ambiance, en vidéo, de l’«éclipsemania ». ABONNÉS 4 Jeudi 13 août 2026 4 JULIEN THOMAS M oins de deux ans après le scrutin local d’octobre 2024, Les Engagés doivent jouer les pompiers dans la capitale. Dans deux communes, celle de la Ville de Bruxelles et de Jette, le parti turquoise vient de dépêcher un « médiateur ». L’objectif est chaque fois d’essayer d’aplanir de fortes tensions dans les équipes locales. A la Ville de Bruxelles, un certain nombre de plaintes concernent le chef de cabinet de l’échevin Didier Wauters (Les Enga- gés). A Jette, les problèmes se cristal- lisent autour de la gestion de Claire Vandevivere (Les Engagés) comme bourgmestre et cheffe de file locale. L’envoyé spécial du parti a la mission de rétablir le dialogue entre divers té- nors de sa propre liste (LBJette). Solli- cité sur ces tentatives de conciliation, le parti d’Yvan Verougstraete met en avant sa gestion active d’accompagne- ment de ses équipes : « On le fait quand ça se passe bien, mais ça peut aussi arriver quand ça se passe moins bien. Il n’est pas anormal qu’il y ait des tensions durant une législature. Cela fait partie de la réalité politique. » Quels sont les reproches entendus à la Ville de Bruxelles et à Jette ? Notons les points communs comme l’abus d’autorité et le nombre appréciable de témoignages concor- dants recueillis par Le Soir . Face à la sensibilité du sujet ou le risque de mesures de rétorsion, la quasi-totalité de nos in- terlocuteurs ont requis l’anonymat et l’absence de citation directe. Un choix que nous avons gé- néralisé pour une ques- tion de cohérence. Com- mençons par le cabinet de l’échevinat bruxellois en charge des affaires économiques et de l’em- ploi. Son directeur se voit accuser de manage- ment toxique. Les cri- tiques ont trait à une agressivité récur- rente, du dénigrement en public et des menaces répétées de licenciement. Le sentiment de plusieurs intervenants est que les femmes, voire les femmes racisées, se trouvent particulièrement visées. Les collaborateurs considérés comme proches de l’échevin Didier Wauters bénéficieraient d’un traite- ment privilégié. L’élément statistique est à prendre avec prudence, car chaque cas est différent, mais le cabi- net qui compte environ huit collabora- teurs a déjà enregistré quatre départs en un an et demi. « Rumeurs et accusations mensongères » Face à ces accusations, Didier Wauters minimise et rejette tout problème par- ticulier avec son chef de cabinet : « Ce- la me fait vraiment sourire. Ma volon- té, c’était le cas d’ailleurs jusqu’au dé- but de l’année, est d’avoir un cabinet dans lequel les gens s’entendent bien. Ce que j’ai constaté, ce sont des inter- actions pas adéquates et sympas entre les membres du cabinet. J’ai vu deux groupes qui ne se parlaient plus. Evi- demment, comme chef du cabinet, vous êtes la personne qui doit tenir les choses en ordre. C’est normal que ça se cristallise sur lui. Et si j’étais témoin dans mon cabinet du moindre propos raciste ou sexiste, pour moi, ce serait fini. On ne discute pas. » L’édile précise avoir « ouvert un peu des yeux ahuris, même s’il sentait des tensions » quand le parti l’a contacté après la réception de plaintes. Nos interlocuteurs dé- crivent un échevin qui défendrait toujours son bras droit, malgré des alertes à plusieurs re- prises. Le directeur de cabinet en question qualifie la problématique de « tem- pête dans un verre d’eau ». Il dénonce des graves rumeurs et des accusations mensongères de la part « d’une jeune dame de 26 ans » (le nombre de témoignages dépasse l’un ou l’autre cas personnel, NDLR), et as- sure dans un premier temps : « J’ai porté plainte pour calomnies et diffa- mation. Et je pense qu’on ira au tribu- nal et au pénal. Je ne vais pas me lais- ser faire. Je pense qu’elle aura du mal à retrouver du boulot en Belgique. On l’a protégée en la sortant du cabinet, car elle était vraiment, non pas mau- vaise, mais très mauvaise. » Dans un échange écrit ultérieur, il change fina- lement sa version : « Aucune plainte n’a été déposée, bien que je m’en ré- serve le droit. » Il se défend de tout propos sexiste ou douteux et indique que la situation l’a poussé à se mettre en arrêt maladie plusieurs semaines. Il affirme « avoir été blanchi de ces accu- sations prodigieusement injustes par Les Engagés ». « Ces propos n’en- gagent que son auteur », commente, à ce sujet, la porte-parole du parti. Pour Les Engagés, la persistance de ces remous dans leur unique échevinat à la Ville de Bruxelles ferait mauvais genre. Mais à Jette, la situation se ré- vèle cependant plus explosive et dan- gereuse. La gestion jugée clivante et autoritaire de la maïeure Claire Vande- vivere pourrait conduire la section lo- cale à l’implosion et donc à la perte de ce bastion historique. « Si elle reste à la tête des Engagés, on risque claire- ment de perdre la commune », confie un interlocuteur centriste. D’autres té- moins partagent cette crainte. La si- tuation, qui pourrit depuis plusieurs années, prend ses racines dans la suc- cession d’Hervé Doyen au printemps 2022. A l’époque, les échevins, Claire Vandevivere et Benoît Gosselin, sont sur les rangs. La première parvient à s’imposer. Quatre ans et demi plus tard, certains estiment que la section est passée près de l’implosion. Une succession délicate Sans changements, le risque de défec- tions guette la LBJette. Et, avec lui, une possible recomposition du paysage politique local. Notons que les difficul- tés concernent la propre équipe de Claire Vandevivere. Trois collabora- teurs proches de l’ex-bourgmestre Hervé Doyen – dont le chef de cabinet qui reste très actif au niveau local – sont partis dans des conditions diffi- ciles. L’un d’eux a contesté devant le tribunal du travail les conditions pro- blématiques du licenciement. Contac- té, ce dernier s’est refusé à tout com- mentaire : « Une médiation est en cours. Je ne peux rien vous dire d’autre. » Sollicitée, Claire Vandevivere, qui est en congé, nous a fait cette réponse écrite : « C‘est moi qui ai pris contact avec le parti. Il s’agit d’un accompa- gnement bienveillant dans le souci partagé d’un travail collectif le plus ef- ficace possible au sein de notre groupe. C’est évidemment un processus qui se fait en interne et non sur la place pu- blique. » Relancée pour des précisions concernant les accusations d’autorita- risme, mais aussi un licenciement pré- senté comme problématique, la bourg- mestre nous répond notamment ceci (toujours par écrit) : « Les critiques sont bien entendu subjectives et cha- cun aura ses propres perceptions. Je pense inadéquat de parler de per- sonnes dans la presse, par respect. Je dirais simplement que, en tant que bourgmestre, c’est normal de faire l’ob- jet de critiques. Pour autant, je m’ef- force d’allier leadership et manage- ment participatif. On peut toujours s’améliorer. » Des difficultés similaires ailleurs Alors quel résultat pour ces médiations sauce Engagés ? Le succès semble a priori relatif. Claire Vandevivere et Di- dier Wauters se montrent certes opti- mistes. En coulisses, les retours sont moins enthousiastes. « La procédure n’est pas finie ? Vous nous l’apprenez. La bourgmestre ne voulait plus du mé- diateur, car elle n’était pas contente de son rapport », réagissent plusieurs in- terlocuteurs jettois. Plus globalement, ces procédures rappellent les poten- tiels risques de travailler dans un cabi- net politique. Le travail peut y être plus exaltant que dans une administra- tion. Le corollaire est un cadre moins clair pour les horaires et la charge de travail. Les travailleurs se retrouvent davantage démunis face à un supérieur à la gestion problématique. Soyons de bon compte, des tensions plus ou moins fortes apparaissent ré- gulièrement dans des sections locales de tous les partis. Ceux-ci désignent généralement une personne-ressource pour gérer ou prévenir celles-ci. La si- tuation à Jette rappelle d’ailleurs des problèmes similaires dans d’autres communes et la difficulté de réussir les successions mayorales. Le cas présente des différences, mais, à Molenbeek par exemple, la section locale PS de Cathe- rine Moureaux se trouve toujours sous la tutelle du parti afin d’aplanir les tensions internes. Fortes tensions chez Les Engagés : un médiateur envoyé à Jette et à la Ville de Bruxelles POLITIQUE Le parti Les Engagés a récemment dépêché un médiateur pour jouer les pompiers. A Jette, la gestion décriée de la maïeure Claire Vandevivere pourrait même conduire la section locale à l’implosion. Le parti présidé par Yvan Verougstraete semble bien décidé à mener une opération d’apaisement. © PIERRE-YVES THIENPONT. Si j’étais témoin dans mon cabinet du moindre propos raciste ou sexiste, pour moi, ce serait fini Didier Wauters Echevin à Bruxelles, à propos de son chef de cabinet CE VENDREDI DANS LE SOIR MONDIAL DE HOCKEY Le rendez-vous avec l’histoire 5 Jeudi 13 août 2026 5 SUPPLÉMENT 7 PAGES SPÉCIALES PHILIPPE LALOUX C e n’est pas le premier. Et loin d’être le dernier. Le énième pro- cès qui a démarré ce mercredi 12 août devant le tribunal fédéral d’Oakland (près de San Francisco) constitue en effet une des pièces d’un gi- gantesque front judiciaire par des mil- liers de plaignants de toute nature (ci- toyens, Etats, procureurs, écoles...) contre le géant des réseaux sociaux, Me- ta. Mark Zuckerberg, son patron, de- vrait, pour la deuxième fois cette année, être amené à témoigner. L’enjeu n’est pas mince : outre des pénalités civiles dont le calcul avancé par les quatre Etats pourrait théoriquement atteindre le montant astronomique de 1.400 mil- liards de dollars, ce sont les bases mêmes du modèle économique des pla- teformes, consistant à capter les don- nées et retenir le plus longtemps pos- sible les utilisateurs, qui sont ébranlées. Le procès d’Oakland constitue l’épi- logue d’une offensive lancée en 2023 par une coalition de procureurs géné- raux de 29 Etats. Mais il ne s’agit que de l’apéritif : il ne concerne que quatre Etats (la Californie, le Colorado, le Ken- tucky et le New Jersey) dans ce que l’on appelle des bellwether trials , soit des procès tests. Il restera donc 25 cas à traiter. A ce stade, on y éprouve la soli- dité des preuves, le cadre juridique, la causalité et éventuellement le niveau des dommages, dans le but de faciliter le règlement du contentieux. Le verdict, attendu début octobre, risque donc de peser lourd. Financièrement, mais aussi sur le sort de ses fonctionnalités jugées les plus addictives, essentiellement sur Instagram : le défilement ( scroll ) infini, le déclenchement automatique des vi- déos, les notifications intempestives, les compteurs de likes... Le silence de Meta Car tel est bien le dénominateur com- mun de tous ces procès : les méca- nismes mis en place par Facebook pour rendre les utilisateurs accros à ses ser- vices. Pire : Meta aurait sciemment oc- culté les effets toxiques de ses interfaces addictives. Il aura fallu les révélations de la lanceuse d’alerte Frances Haugen, publiées en 2021 par le Wall Street Journal , pour fissurer le discours offi- ciel. Les « Facebook Files » révélaient que l’entreprise disposait de recherches internes pointant les effets néfastes d’Instagram sur certains adolescents. Quatre ans plus tard, une nouvelle pièce est venue alourdir le dossier : le « Project Mercury », une étude menée en 2020 avec Nielsen, montrait que des utilisateurs privés de Facebook pendant une semaine déclaraient moins d’anxié- té, de dépression, de solitude ou de comparaison sociale. Meta, qui contes- tait la méthodologie, n’avait jamais pu- blié ces résultats. Mais pour les plai- gnants, ils indiquent que l’entreprise disposait d’indices de lien de cause à ef- fet entre ses produits et le bien-être de certains utilisateurs. Meta, donc, savait. Mais s’est tu. Un silence qui a amené les observateurs à qualifier ce procès de « moment tabac » des réseaux sociaux, en référence aux grands procès des ciga- rettiers (qui, eux aussi, « savaient ») dans les années 90. Drogues dures La publication des « Facebook Files » a alors déclenché un front judiciaire à plusieurs étages, impliquant non seule- ment Meta, mais aussi ses camarades Google (YouTube), Snapchat ou TikTok. La valeur historique de ces plaintes tient au fait que, pour la première fois, les plateformes n’allaient pas devoir ré- pondre de leurs écarts aux lois de la concurrence, leurs pratiques commer- ciales monopolistiques, leur abus de po- sition dominante ou leurs défauts en matière de modération de contenus illé- gaux. Mais bien de l’architecture même de leurs produits, conçus comme des drogues dures grâce à des algorithmes échafaudés depuis 20 ans dans leurs la- bos. Jugées pour ce qu’elles sont, et non ce qu’elles font, les plateformes peinent désormais à se retrancher derrière une loi fédérale, la sacro-sainte section 230 du Communications Decency Act, qui les exempte largement de toute respon- sabilité juridique pour les contenus pu- bliés par leurs utilisateurs. La responsabilité de Meta a déjà été reconnue à plusieurs reprises. Le 24 mars dernier, à Santa Fe (Nouveau- Mexique), le géant a été condamné à 375 millions de dollars pour avoir violé la législation sur la protection des consommateurs, ce qui aurait facilité l’exploitation sexuelle de mineurs. Au cours du procès, on apprenait, sur base de documents internes, que l’entreprise estimerait qu’environ 100.000 mineurs seraient victimes chaque jour de harcè- lement sexuel sur Facebook et Insta- gram. Meta, donc, savait. Le 6 août, le même tribunal a estimé que les plateformes de Meta consti- tuaient une « nuisance publique » et condamné l’entreprise à verser 567 mil- lions de dollars à un fonds destiné à la santé mentale des jeunes. Dommages psychologiques Le lendemain du verdict de Santa Fe, un jury de Los Angeles donnait raison à une jeune femme, K.G.M., qui se plai- gnait de dommages psychologiques graves causés pendant son adolescence à cause de son addiction à Instagram et YouTube. Google a d’ailleurs lui aussi été condamné. Ce premier procès test a fait sauter un verrou important : pour la première fois, un jury acceptait de tenir les plateformes responsables de dom- mages psychologiques liés à l’usage compulsif de leurs produits. Derrière K.G.M., plus de 3.300 dossiers indivi- duels sont aujourd’hui coordonnés de- vant la justice californienne. Trois autres procès tests doivent se tenir en automne. Last but not least , sans compter les actions entreprises par la Commission européenne, Meta, YouTube, TikTok et Snapchat sont aussi empêtrées dans une autre série de giga-procès, les oppo- sant cette fois à plus de 1.200 districts scolaires qui les accusent d’avoir « créé ou aggravé une crise de santé mentale chez (leurs) élèves ». Pour échapper au premier procès test, qui devait se tenir en juin dernier devant le tribun a l fédé- ral d’Oakland, les plateformes ont conclu un accord avec le plaignant (le district du Kentucky), pour un total de 27 millions de dollars. Mais il reste donc près de 1.200 cas à traiter... A chaque fois, Meta rejette en bloc les accusations et met en avant ses efforts pour protéger ses plus jeunes utilisa- teurs. RÉSEAUX SOCIAUX Des milliers de plaintes, plusieurs condamnations et désormais 29 Etats à l’offensive : Meta fait face aux Etats-Unis à une vague judiciaire sans précédent sur les effets de ses plateformes sur les mineurs. Le procès qui s’ouvre à Oakland marque un changement d’échelle. Mark Zuckerberg, CEO de Meta, se retrouve face à des milliers de plaignants de toute nature : citoyens, Etats, procureurs, écoles et autres. © AFP. Santé mentale des jeunes : le front judiciaire qui ébranle l’empire Zuckerberg 6 Jeudi 13 août 2026 6 JULIEN BIALAS LORRAINE KIHL C ’était il y a 30 ans. Le cauchemar de la Belgique, traumatisée par un an de disparitions d’enfants, prenait fin avec l’arrestation de Marc Dutroux. A moins qu’il n’ait seulement vraiment commencé. Quelques jours plus tard, Sabine Dardenne, 12 ans, et Laetitia Delhez, 14 ans, étaient libérées en mondovision. Et le pays apprenait bientôt le calvaire atroce des deux jeunes filles... et de celles qui n’avaient pas sur- vécu. Et tous les errements de l’enquête : le défaut de coopération entre les ser- vices d’ordre, la perquisition ratée, les parents abandonnés à leur sort. Les vio- lences sexuelles contre les enfants, dans toute leur horreur, entraient dans l’ima- ginaire d’une population entière. Après la marche blanche, les démis- sions de ministres et face à la colère de la population, de vastes réformes ont été engagées : création de la police intégrée, fin de la gendarmerie, généralisation des services d’aide aux victimes, création de droits des victimes... « Il y avait des changements néces- saires après l’affaire Dutroux, c’était clair », rembobine Nel Broothaerts, di- rectrice générale de Child Focus, dont la création a directement découlé de l’af- faire. L’organisation travaille depuis sur les cas de disparition et sur l’exploitation sexuelle de mineur. « Les victimes ont mis le doigt sur une série de problèmes. Les parents ont raconté à quel point ils se sont retrouvés absolument seuls dans les heures les plus noires. Ils faisaient leurs propres affiches, avec leur propre numé- ro... Depuis, on est là pour les victimes, pour tout le soutien dont ils ont besoin, pour faire le pont entre l’enquête et les parents, on propose notre expertise », détaille la responsable. Un débat manqué Le pays, commotionné, est devenu sou- dainement et durablement très conscient de la menace pesant sur le corps (et la psychée) des enfants. Un pé- diatre associait d’ailleurs récemment la surreprésentation de mineurs parmi les victimes accueillies au centre de prise en charge des violences sexuelles de Charle- roi à l’hypervigilance héritée de l’époque Dutroux. « On travaille avec le trauma- tisme que l’affaire a installé dans la po- pulation belge », avance Nel Broo- thaerts, qui travaille depuis 17 ans chez Child Focus. « Ce n’est pas une exagéra- tion de dire ça. Si on compare à d’autres pays, on est très protecteur vis-à-vis de nos enfants. J’avais 15 ans au moment de l’affaire, j’ai vu la société changer du jour au lendemain. » La fin des après-midi de jeux dans la rue, les trajets à l’école en voiture jusque devant la porte, le deuil d’une certaine liberté... « C’est quelque chose qui est resté. Je donne beaucoup de liberté à mes enfants, ce qui étonne souvent les gens qui savent où je tra- vaille. Mais justement, je sais que le dan- ger ne vient pas du grand inconnu dans la rue, mais des gens beaucoup plus proches de l’enfant. » C’est le revers de la médaille d’une extrême conscientisation sur la prédation pédophile époque Du- troux : la figure du monstre psychopathe s’est enracinée dans les esprits. Celui dont il fallait se prémunir : le monsieur qui donne des bonbons, les camion- nettes blanches... Dans le très beau documentaire Pe- tites , de Pauline Beugnies, qui retrace le vécu des enfants de la « génération Du- troux » (voir ci-contre), une témoin ra- conte : « Il y avait des incohérences im- menses. Il y avait le prédateur vraiment très méchant et puis l’oncle dans la fa- mille on sait qu’il aime bien les petites filles mais on va quand même aller le voir le dimanche en famille parce qu’il est vieux, quoi. » Rétrospectivement, la réa- lisatrice juge que l’affaire a été l’occasion manquée d’ouvrir un grand débat de so- ciété sur les violences sexuelles faites aux enfants : « Cette idée d’un monstre isolé m’a beaucoup travaillée. Le côté : “Main- tenant qu’il est en prison, on peut conti- nuer à vivre.” Pourtant, à ce moment-là, les gens ont parlé. Tout était là pour ou- vrir ce débat. On est passé à côté. » Une lente prise de conscience Une analyse que rejoint le directeur de l’ASBL Défense des enfants internatio- nal. « Il y a certainement eu des avancées dans différents domaines – on n’attend par exemple plus 48 à 72 heures pour s’inquiéter d’une disparition –, mais on a créé cette notion de monstre prédateur, isolé et identifié mais extérieur à la fa- mille, alors que les dernières recherches montrent que c’est vraiment dans le mi- lieu familial que les violences sexuelles sont le plus répandues et ce, de manière très très nette. Or la prise de conscience est encore très lente, surtout au niveau de la réponse politique. » Etait-ce parce qu’elle avait elle-même vécu des abus que son cerveau avait déjà ensevelis sous amnésie traumatique ? Le fait est que Delphine Masset, pourtant Violences sexuelles contre les enfants : le double héritage de l’affaire Dutrou SOCIÉTÉ L’affaire Dutroux a bouleversé la société belge, suscitant des réformes majeures dans la protection de l’enfance, mais a aussi ancré une vision réductrice du danger, souvent perçu comme extérieur à la sphère familiale. ENTRETIEN J.BS C ’est un film à la fois subtil et puis- sant qui raconte l’impact de l’af- faire Dutroux sur toute une génération. Dans son documentaire Petites , sorti en 2021, la journaliste et réalisatrice Pau- line Beugnies donne la parole à des anonymes qui témoignent des souve- nirs qu’ils gardent de cette affaire, vé- cue alors qu’ils étaient enfants, et ra- content comment ce fait divers, devenu fait de société, a eu des répercussions sur leur construction en tant que per- sonne. Pauline Beugnies revient sur sa démarche et les enseignements de son film. Qu’est-ce qui vous a donné envie de travailler sur l’affaire Dutroux ? C’est parti de quelque chose d’intime. J’ai grandi à Charleroi, pas très loin de la maison de Marc Dutroux. Au mo- ment de la disparition de Julie et Mé- lissa, ma petite sœur a eu des pro- blèmes de sommeil. Elle est insom- niaque depuis. Des années plus tard, elle s’est retrouvée, en tant que comé- dienne, à jouer une pièce de théâtre en prison devant Michèle Martin. Elle était toujours traumatisée. J’ai com- mencé à en parler autour de moi et je me suis rendu compte qu’il y avait un vrai sujet, et qu’il existait une sorte de tabou autour de cette affaire pour toute notre génération. Petites est un mélange d’archives familiales et médiatiques. Pourquoi avoir mélangé ces deux matériaux ? Au début, je voulais faire une exposi- tion interactive. J’avais déjà cette idée d’utiliser des archives f