99 * Niani était la plus grande métropole subsaharienne de l’époque. Elle était étalée sur environ vingt kilomètres dans la région sahélienne et située sur la rive gauche du Sankarani*. Capitale de l’empire depuis plusieurs générations, elle avait bénéficié d’une succession d’efforts de construction sous le règne des prédécesseurs de Kankou Moussa. Les tracés de ses rues et de ses axes principaux étaient linéaires et se croisaient la plupart du temps à angle droit. S’y déplacer était aisé. Au centre culminait le magnifique palais du mansa, une immense bâtisse reconnaissable aux armatures en bois qui en sortaient de tous côtés, comme des bras tendus à l’horizontale. On pouvait croire de loin à une mosquée, dont il empruntait l’architecture sahélienne, inspirée des villes implantées plus au nord : Mopti, Tombouctou ou Gao. On y accédait en passant sous deux sculptures monumentales en essence d’iroko représentant des défenses d’éléphant qui se rejoignaient à leur sommet à la manière d’une énorme voûte. Cette entrée était celle du grand vestibule, la salle d’audience publique de l’empereur, dont la décoration montrait à quel point l’empire s’était ouvert au vaste monde : on y voyait de majestueux rideaux de soie d’Orient, des tapis persans, sur lesquels étaient placés des poufs en peau de tigre d’Asie Mineure. Quelques vitraux vénitiens sur les lucarnes venaient accentuer la luminosité intérieure. La seconde moitié de la pièce était réservée à l’empereur. Installé sur une estrade, son imposant trône en or massif scintillait de mille feux : son éclat embrasait l’espace à chaque réverbération de l’extérieur. Malgré la présence de soldats en faction devant l’édifice ou en patrouille autour de celui-ci, l’accès au mansa n’était pas un privilège limité aux seuls gouverneurs de province : il s’étendait aux magistrats, religieux, marchands fortunés, 100 diplomates du Maghreb, d’Asie et d’Europe, représentants des communautés ethniques et corporatives... Tout le monde pouvait le rencontrer. Une simple demande d’audience suffisait. La ville se présentait comme le prolongement de cet ensemble. Tout autour du palais s’étalaient, en une ceinture protectrice, les résidences des élites. Puis venait s’articuler, à perte de vue, un enchevêtrement de petites maisons et de cases en terre argileuse. Elles avaient, pour certaines, des toits qui servaient de terrasses ou d’espaces de séchage du mil, du sorgho ou de viandes boucanées. Comme partout dans l’empire, la vie de la cité s’organisait autour des contraintes religieuses et, principalement, des cinq prières quotidiennes annoncées par le muezzin. On ne pouvait parler de Niani sans noter ses minarets (et leurs cônes typiques pointés vers le ciel) et, bien évidemment, son grand marché, qui était un des plus fréquentés de tout l’empire. Appelé soukou (de souk*) par la population, ce bazar se caractérisait par un mélange de sonorités et de curiosités issues des contrées les plus reculées, telles que Constantinople, le Maghreb, al-Andalus, Palerme et Venise... Bravant la Méditerranée, la rudesse du Sahara et les coupeurs de routes, des caravanes entières de négociants se déversaient sur Niani avec nombre de marchandises et de denrées exotiques qu’ils venaient troquer contre les onces d’or du Mâli. Les allées du marché foisonnaient d’articles les plus divers, de couleurs chatoyantes et de parfums enivrants qui lui donnaient un air de caverne d’Ali Baba. Son agencement en corps de métiers facilitait les recherches et permettait d’évaluer les objets en vente. Kounandi ne se sentait pas réellement dépaysé, au vu de la similitude des marchés de Médine, de Bagdad, d’Alexandrie ou du Caire, qu’il avait si souvent sillonnés. 101 La découverte de cette grande ville, qu’il ne connaissait que de nom, fut un choc. Le Niani qu’on lui contait durant son enfance s’était considérablement métamorphosé : il était beaucoup plus riche qu’il ne l’imaginait. Les mœurs et les coutumes, qui semblaient figées pour l’éternité, avaient beaucoup reculé, cédant la place à la vision du monde orientale. Kounandi sortait d’une très longue période d’immersion dans les régions d’origine de la culture islamique, adoptée par les siens. C’est pourquoi les révélations de ses compagnons sur Niani finirent de le conforter dans son choix de ne pas s’y établir. Le soukou lui avait suffi pour se forger une idée de l’ensemble de l’empire. Ce marché, abondant en couleurs, en était la fresque la plus représentative, sinon la plus caricaturale. Avec les moyens que leur accordaient leurs fonctions, Abdoul, Shaïkou et Yacoub n’eurent aucun mal à effectuer un chargement d’objets de première nécessité pour la vie en solitaire que Kounandi s’apprêtait à vivre à Léfarani.