Le Voltaire de Beuchot Une édition savante sous la Restauration Nicolas Morel GEORG 155 242 Le Voltaire de Beuchot Une édition savante sous la Restauration N M Le Voltaire de Beuchot Une édition savante sous la Restauration Illustration de couverture Portrait de Voltaire, gravure anonyme, daprès une découpure de papier noir de Jean Huber, s.d., Bibliothèque de Genève (CIG) Maquette Hans Christian Weidmann, Versoix Cet ouvrage est publié sous la licence Creative Commons CC BY-NC-ND (Attribution – Pas dUtilisation Commerciale – Pas de Modification). ISBN 9782825711231 ISBN électronique 9782825711255 DOI 10.32551/GEORG.11255 © 2020 Georg Editeur Chemin de la Mousse 46 | CH-1225 ChŒne-Bourg | Tél. +41 (22) 702 93 11 | www.georg.ch Létape de la prépresse de cette publication a été soutenue par le Fonds national suisse de la recherche scientifique. Remerciements C ’est tout d’abord à Michèle Crogiez Labarthe, directrice de ce travail de thèse, que s’adressent ces quelques mots : merci à elle pour son aide, ses relectures et surtout la confiance qu’elle me témoigne depuis le début de notre collaboration. Je remercie aussi chaleureusement Nicholas Cronk, premier relecteur, jamais avare de conseils, et qui m’a généreusement ouvert les portes de la Voltaire Foundation à Oxford. L’Université de Berne et la Conférence universitaire de Suisse Occidentale (CUSO) m’ont apporté un soutien institutionnel plus que bienvenu, et permis de rencontrer de nombreux collègues, professeurs et doctorants. Je souhaite ici les remercier pour leurs conseils et leur sou- tien moral. Merci aussi à toutes celles et tous ceux, voltairiens confirmés ou amateurs éclairés, qui m’ont fait l’amabilité de me transmettre leurs conseils et de me relire : Stéphanie Géhanne-Gavoty, Pierre Leufflen, Flávio Borda d’Água, Catherine Walser, Josiane et Alain Deriaz. Sans les encouragements, les conseils et le soutien de François Jacob, ancien conservateur de l’Institut et Musée Voltaire et aujourd’hui maître de conférences à l’Université de Franche-Comté, cette thèse n’aurait jamais vu le jour. Je tiens, cela va sans dire, à le remercier tout spécialement. Géraldine, merci à toi surtout pour m’avoir toujours encouragé avec la bonne humeur et la générosité qui te caractérisent. Enfin, Antoine, merci à toi d’avoir illuminé ces mois de travail de tes pre- miers sourires. Introduction A u croisement de l’histoire littéraire, de l’histoire de l’édition, des études biographiques et des études voltairistes, cet ouvrage se donne pour objectif de comprendre les enjeux qui entourent l’édition de Beuchot des Œuvres de Voltaire . Parue en 70 volumes in-8° chez le libraire Lefèvre entre 1828 et 1834, cette édition marque une étape importante de l’histoire de l’édition posthume des Œuvres complètes de Voltaire : d’un côté, elle introduit des nouveautés méthodologiques qui seront amenées à perdurer, une fois réinvesties par Louis Moland à la fin du e siècle, jusqu’à notre époque. D’un autre côté, le travail de Beuchot s’inscrit nécessairement dans une trajectoire éditoriale qui part de Voltaire et qui transite par les éditeurs de Kehl. Comment l’éditeur se positionne-t-il par rapport à ses devanciers ? Comment envisage-t-il la postérité de son propre travail ? Ces deux interroga- tions reviennent de façon récurrente dans notre étude. Par ailleurs, contrairement à ses devanciers – notamment Condorcet et Decroix –, Beuchot est le premier éditeur à n’avoir pas personnellement connu le patriarche de Ferney. Comment cela influence-t-il son mode d’édi- tion ? Le renouveau d’une méthodologie éditoriale produit en outre des effets durables sur le sens et la définition de Voltaire et de son œuvre, mŒme de façon posthume. Il s’agit alors d’une véritable hermé- neutique liée aux textes voltairiens. À cette herméneutique, le Voltaire de Beuchot déborde aussi sur un geste programmatique. Le travail réalisé par Beuchot répond en effet à une intention éditoriale claire- ment affichée, présentée et documentée. Hypothèse fondamentale de cette étude, la caractérisation de ce travail comme constitutif d’une éditorialité savante doit donc Œtre à la fois précisée et contextualisée par rapport aux projets qui l’encadrent. L’analyse de l’édition de Beuchot suivra trois mouvements. Premièrement, il s’agit de questionner le sens d’une formule comme Le « Voltaire de Beuchot » dans une partie à la tonalité biographique et sociologique. Qui est Beuchot, comment s’intègre-t-il dans la société dans laquelle il évolue, quel est son rôle dans le milieu de l’édition parisienne de la Restauration ? L’approche biographique d’un éditeur des Œuvres complètes de Voltaire est-elle de nature à éclairer la récep- tion 1 du patriarche, pendant la Restauration, sous un jour nouveau ? Au reste, est-on bien sûr de savoir ce qu’est un éditeur, en particulier à cette époque ? Ce sont autant de préalables nécessaires à la recherche d’une approche de Voltaire qui soit propre à Beuchot. Deuxièmement, ce Voltaire de Beuchot n’est-il qu’un « Voltaire parmi d’autres » ? Il s’agit de replacer cette édition dans la perspective d’une histoire littéraire et d’une histoire des éditions de Voltaire : Comment ce projet parvient-il à s’intégrer dans son contexte ? Souvent analysée à l’aune des luttes politiques et des polémiques publiques qui jalonnent les quinze années qui mènent de l’Empire à la monarchie de Juillet, l’étude de l’édition des Œuvres complètes de Voltaire sous la Restauration doit gagner en précision. Troisièmement, il s’agira de revenir à une approche plus synthétique pour, d’abord, analyser le contenu de l’édition de Beuchot et, ensuite, en décrypter la structure. Quelles sont les nouveautés qu’il intègre à son édition ? D’où proviennent-elles essentiellement ? Quels sens ces innovations produisent-elles sur la définition de Voltaire et de son œuvre ? Si l’analyse retrouve, en dernier lieu, le chemin de l’histoire de l’édition, cela signifie-t-il que le geste de Beuchot ne peut trouver de réponses hors des conditions sociales, historiques et culturelles qui l’ont vu naître ? S’il est bien le résultat d’un travail personnel, mené au sein 1. Le terme « réception » doit Œtre entendu dans une optique plus large que celle soulevée par le travail de Jauss (H. R. Jauss, Pour une esthétique de la réception , Paris, Gallimard, 1978, rééd. 2015). D’une part, l’époque et, en conséquence, les enjeux soulevés par l’édition de Beuchot ne sont pas les mŒmes que ceux dont traite Jauss. D’autre part parce que le terme « esthétique de la réception » paraît laisser peu de place à des explorations sociologiques, politiques ou économiques telles que nous avons voulu les présenter dans ce travail. 10 d’une société de savants et d’imprimeurs, dans un contexte de crise politique précis, qu’est-ce qui explique en fin de compte sa longévité ? La construction d’une image de Voltaire sous la Restauration à travers l’étude du monument édité par Beuchot se fonde essen- tiellement sur des correspondances manuscrites. Diverses sources imprimées, littéraires ou érudites, qui vont de romans de Balzac à des pamphlets imprimés en passant par le paratexte éditorial, tous considérés comme sources, viennent compléter le propos. Ce travail prolonge une série d’études qui ont abordé, de près ou de loin, la question de la réception posthume de Voltaire et de son édition sous la Restauration. Une reconsidération des principaux travaux s’avère ici nécessaire. Les deux ouvrages de Raymond Trousson, Visages de Voltaire 2 et Voltaire. Mémoire de la critique 3 , ou encore Les Vies de Voltaire : discours et représentations biographiques réunies par Christophe Cave et Simon Davies 4 abordent bien la question de la postérité de Voltaire et de son œuvre, mais ni la Restauration ni les questions liées à l’édition des Œuvres complètes ne sont au centre de ces travaux. Ils présentent une juxtaposition d’études de cas, sorte de catalogue chronologique de différentes réceptions successives. Cette approche fragmentée, individualisée mŒme, de ce qu’on pourrait un peu rapidement appeler « la réception de Voltaire au e siècle », enrichit pourtant notre questionnement : en écho, en outre, au titre choisi par André Magnan pour l’un de ses articles – dans lequel il évoque un Voltaire de Kehl 5 –, existe-t-il un Voltaire de Beuchot ? D’ailleurs, à l’exception des premières questions posées par Christophe Paillard, dans deux articles de la Revue Voltaire 6 , sur le rapport entre les savants voltairiens du e siècle et l’édition des 2. Raymond Trousson, Visages de Voltaire ( XVIII e - XIX e siècles) , Paris, Honoré Champion ; Genève, diff. Slatkine, 2001. 3. Raymond Trousson Voltaire. Mémoire de la critique. 1778-1878 , Paris, PUPS, 2008. 4. Christophe Cave et Simon Davies (éd.), Les Vies de Voltaire : discours et représen- tations biographiques, XVIII e - XXI e siècles , Oxford, Voltaire Foundation, SVEC, 2008/4. 5. André Magnan, « Le Voltaire de l’édition de Kehl », Europe , Paris, n° 781, 1994, p. 6-15. 6. Christophe Paillard, « Que signifie Œtre “voltairien” au e siècle ? Beuchot et Cayrol, éditeurs de Voltaire », Revue Voltaire , Paris, PUPS, n° 10, 2010, p. 121-143. Et « Les “cailloux pétrifiés” de Voltaire : corrections auctoriales ou modifications éditoriales ? Le traitement de L’A. B. C. dans les éditions de Kehl et de Beuchot », Revue Voltaire , Paris, PUPS, n° 11, 2011, p. 373-385. 11 Œuvres de Voltaire , l’intérŒt des chercheurs, François Bessire en tŒte 7 , s’est surtout porté soit sur la dimension polémique attribuée à Voltaire sous la Restauration, soit sur le phénomène d’édition massive de ses Œuvres complètes . Ces deux aspects excluent de fait une approche centrée spécifiquement sur le travail éditorial de Beuchot. D’ailleurs, le champ de la recherche voltairiste délaisse fréquemment son édition. Il n’existe pour l’heure aucune étude approfondie du travail de Beuchot, alors qu’une thèse (publiée par Linda Gil 8 ) et plusieurs articles ont été consacrés, par André Magnan et Andrew Brown notamment, à l’édition de Kehl 9. On préfère régulièrement à Beuchot ses glorieux prédécesseurs de Kehl – Beaumarchais, Condorcet et Decroix en tŒte – et leur édition militante qui parachève la gloire du patriarche de Ferney, grand homme des Lumières. Ce qui est vrai au niveau de la recherche l’est également au niveau de la référence bibliographique. On préfère généralement à l’édition de Beuchot celle de Moland, du moins tant que n’est pas achevée l’édition d’Oxford. Plus complète sur le plan de la Correspondance , l’édition de Moland n’est pourtant, fondamentalement, qu’une réimpression du travail de Beuchot. Son succès est-il dû, là aussi, au contexte ? Parue au moment du centenaire de la mort de Voltaire, en plein renouveau de l’histoire littéraire, à une époque sans doute plus à mŒme d’apprécier la nature historiogra- phique, bibliographique et philologique de ses travaux, la réédition par Moland du travail de Beuchot suggère-t-elle que notre éditeur n’ait eu comme seul tort, pour assurer sa postérité, que de venir trop tôt ? Au-delà de cette question, il s’agit avant tout de souligner le caractère novateur du geste éditorial mené par Beuchot. Si le travail de Beuchot reste, aujourd’hui encore, souvent sous- estimé ou, du moins, relégué au second plan des études voltairistes, que dire de son auteur ? Grand absent de toutes les histoires de l’édi- tion française du e siècle, négligé jusqu’à son activité de rédacteur de la Bibliographie de la France , pour laquelle il référence toutes les 7. François Bessire, « “Un vaste incendie qui va dévorer des cités et des provinces” », art. cit. 8. Linda Gil, L’Édition Kehl de Voltaire. une aventure éditoriale et littéraire au tournant des Lumières , Paris, Honoré Champion, 2 tomes, 2018. 9. Andrew Brown et André Magnan, « Aux origines de l’édition de Kehl. Le Plan Decroix-Panckoucke de 1777 », Cahiers Voltaire , Ferney-Voltaire, Centre interna- tional d’étude du e siècle, n° 4, 2005, p. 83-124. 12 publications parues en France et qui en fait, pourtant, un fondateur d’une science bibliographique nationale, Beuchot occupe un rôle cen- tral dans le monde du livre entre l’Empire et la seconde République. Au-delà de ses travaux sur Voltaire, connus et mŒme attendus par ses contemporains, il a publié le Dictionnaire de Bayle 10 avec un succès certain. Collaborateur, également, de Michaud pour sa Biographie universelle , n’est-il pas, lui aussi, un de ces anonymes dont il s’agirait, finalement, aujourd’hui, de brosser le portrait ? L’intérŒt d’abord bio- graphique pour Beuchot vaut en dehors de son travail sur Voltaire. N’est-il pas déjà commandé par une époque où l’influence de l’in- dividu, mŒme en apparence le moins connu, sur la collectivité dans laquelle il s’inscrit, est repensée ? Apporter des précisions sur l’identité de Beuchot, sur certains de ses positionnements, sur ses relations, et sur sa carrière permet de lever le flou qui entoure encore aujourd’hui ce personnage, mais aussi de préciser le climat social, politique et intellectuel dans lequel il évolue. Bibliothécaire, bibliographe et bibliophile : la carrière de cet homme présente d’emblée quelque chose de paradoxal. Comment concilier ce goût pour les livres bien rangés, pour le classement des ouvrages, pour tout ce qui, autrement dit, forme le fond de son tra- vail quotidien, avec le caractère exceptionnel, frénétique, maniaque mŒme que prend sa quŒte d’inédits voltairiens entre 1802 et 1834 ? Comment accorder le caractère fondamentalement savant de son édi- tion avec son activité de collectionneur forcené ? À l’inverse, est-ce vraiment un hasard si l’auteur le plus prolifique du e siècle se trouve édité par un homme qui cumule une approche rigoureuse du classement des œuvres avec un goût prononcé pour l’inédit, qui plus est à une période où s’ouvrent les archives et où ressortent, en nombre, des pièces non éditées de Voltaire ? Doit-on comprendre le renouveau méthodologique, le nouveau classement des œuvres et le tri opéré par Beuchot comme un défi bibliographique ? À l’inverse, les précisions historiographiques, bibliographiques et philologiques qu’il intègre ne sont-elles pas justement le fruit de ses recherches fréné- tiques ? La bibliophilie de Beuchot se comprend, on s’en doute, à part 10. Pierre Bayle, Dictionnaire historique et critique de Pierre Bayle. Nouvelle édition, augmentée de notes extraites de Chaufepié, Joly, La Monnoie, Leduchat, L.-J. Leclerc, Prosper Marchand, publié par A.-J.-Q. Beuchot , Paris, Desoër, 1820, 16 vol. in-8°. 13 celle d’un Nodier, par exemple. Elle mŒle au goût exclusif, presque aristocratique, pour les traces manuscrites et inédites de Voltaire un travail de mise à plat – peut-on parler, par opposition, de démocra- tisation ? – de ses œuvres. La question biographique est mŒme abordée sous deux angles différents : d’abord au travers de la question de l’image de Voltaire que livre Beuchot en publiant, comme de coutume depuis l’introduc- tion de cette pratique par les éditeurs de Kehl, les lettres de Voltaire. L’étude de la correspondance de Beuchot possède également un carac - tère autobiographique, dans ce qu’elle révèle de Beuchot lui-mŒme. Les sources mises au jour dans cette étude présentent d’ailleurs un caractère foncièrement original. Tout d’abord, les correspondances choisies sont, pour la plupart, inédites. Ensuite, si le recours aux correspondances n’est en soi pas nouveau, il était, jusque-là, plutôt réservé aux grands hommes, et non aux artisans du livre comme c’est le cas de Beuchot et de ses correspondants. À ce titre, si Beuchot, on l’a dit, est un personnage trop peu connu hors de quelques rares voltai- ristes, que peut-il en Œtre d’éditeurs bibliophiles comme Nicolas-Jean- Joachim de Cayrol, Louis Dubois ou Jean Clogenson ? Que sait-on d’éditeurs commerciaux comme Antoine-Augustin Renouard, Auguste Hunout, ou Nicolas Delangle ? Qui s’est déjà penché sur les archives de Georges-Adrien Crapelet, imprimeur, entre autres, de plusieurs éditions de Voltaire sous la Restauration ? Ce sont pourtant autant d’acteurs qui ont participé de près à l’édition des Œuvres de Voltaire par Beuchot. La reconstitution des échanges entre ces personnages et leur réunion en un réseau ont bien sûr quelque chose de factice. Outre qu’il nous manque évidemment des lettres, nous n’avons pas de traces des rencontres effectives entre ces acteurs du livre. Au reste, leur relation influence-t-elle de façon identique le travail de Beuchot ? La description d’un réseau d’éditeurs signifie-t-elle que Beuchot, s’il est celui qui appose son nom à l’édition de Voltaire qui fait date sous la Restauration, n’est pas le seul à la concevoir ? Ce serait d’autant plus probable que la Restauration voit naître plus de vingt éditions des Œuvres complètes de Voltaire. La concurrence est féroce, mais le climat d’effervescence paraît aussi, à l’inverse, devoir pousser les édi- teurs à se démarquer non seulement au niveau matériel, mais aussi au niveau du contenu des Œuvres. Comment, entre émulation et jeux de dupes, se répartissent les améliorations éditoriales ? Peut-on 14 mŒme parler, sans exagération, sinon d’un travail en commun, du moins d’un mouvement éditorial que conclut le travail de Beuchot ? Partie des Lettres à Cayrol , conservées à la Bibliothèque de Genève, Musée Voltaire, notre enquŒte a permis de mettre au jour, entre les fonds de la Bibliothèque nationale de France et ceux de la Voltaire Foundation à Oxford, une activité épistolaire nourrie chez Beuchot. Définir un monde autour de Beuchot possède toutefois quelque chose d’artificiel. Cette constellation ne tient que par le simple fait des archives que nous avons, provisoirement dépouillées. Le travail mériterait assurément d’Œtre poursuivi, notamment pour les nom- breuses lettres échangées avec Ballanche, Michaud ou Charles Weiss. En outre, il va de soi que l’étude des correspondances et documents privés pose un certain nombre de problèmes : incomplétude des fonds, archivage défaillant, documents perdus ou détruits, postures d’auteurs qui modifient le sens des lettres, silences sur certains sujets, références devenues obscures, la lettre comme source n’est fiable qu’à condi- tion qu’on tienne compte de ces précautions. Remettre en question, si possible par des axes de questionnement différents, ou adjoindre aux lettres d’autres sources, imprimées cette fois-ci, pour valider leur contenu, vaut comme principe de prudence autant que comme préalable méthodologique nécessaire. L’étude d’une correspondance, mŒme incomplète, permet toutefois de s’immerger dans un contexte et de le présenter d’une façon réaliste. C’est justement par le cumul de détails qu’elles laissent deviner que les correspondances livrent, on ne le répétera jamais assez, des indications précieuses pour tout historien de la littérature. Les correspondances de Beuchot offrent une immersion privilégiée dans les coulisses de son édition. Elles nous plongent également au cœur de cette période tout aussi charnière dans la formation d’un espace national après le choc révolutionnaire qu’elle est riche en enseignements quant à l’assimilation des événe- ments de 1789. Le cumul des lettres – près de 1 000 documents ont été dépouillés – donne encore accès à l’atmosphère du monde de l’édition sous la Restauration. Ces lettres nous permettent-elles également d’opérer un tri parmi les nombreuses éditions des Œuvres complètes de Voltaire ? La Restauration est une période difficile à caractériser à tous les niveaux. Politiquement, les ministères se succèdent, les lois et les arrŒtés modifient chaque année les rapports de force. Peut-elle 15 Œtre grossièrement ramenée à un espace de tensions entre libéraux et royalistes, autour de la définition à donner à la Charte ? Entre nou- veautés romantiques, réédition et redéfinitions d’un corpus classique, la complexité du champ de la littérature au e siècle est également à prendre en considération : ne s’agit-il pas d’autant de façons de considérer Voltaire ? Ce champ littéraire de la Restauration nous est bien connu, entre autres depuis les travaux de Paul Bénichou 11 Mais le Sacre de l’écrivain qu’il décrit concerne-t-il vraiment jusqu’aux rééditions d’auteurs du e siècle, comme Voltaire ou Rousseau ? Largement centrés sur la pratique littéraire qui suit la Révolution et en assimile les conséquences, ses travaux montrent surtout comment la littérature s’émancipe de la religion, jusqu’à modifier les paradigmes du sacré pour mieux les incarner. C’est le mouvement romantique, couronnement du « poète-penseur ». Cette sacralisation du rôle de l’écrivain correspond-elle bien à Voltaire, du moins tel que le pré- sente l’édition de ses Œuvres par Beuchot ? Lui-mŒme, en sa qualité d’éditeur bourgeois, a-t-il quelque chose à voir avec cet aristocratisme littéraire que décrit Bénichou ? Son édition semble devoir se com- prendre, au contraire, en dehors du champ d’action des romantiques. Il en va de mŒme pour la thèse d’André Billaz, parue en 1974, Les Écrivains romantiques et Voltaire 12 , centrée elle aussi sur le mouve - ment romantique, mŒme si elle a le mérite d’éclairer une large part du contexte politique et culturel de la Restauration. La complexité du champ éditorial paraît en revanche beaucoup plus fondamentale. Qu’est-ce qu’un éditeur sous la Restauration, à une époque où la technique s’améliore, où le lectorat croît et où la censure mise en place par Napoléon s’effrite ? Le terme repose déjà sur une ambiguïté fondamentale : la distinction entre publisher et editor que connaît l’anglais n’est pas immédiatement rendue en français. C’est pourquoi nous avons choisi de parler d’éditeur commercial et d’éditeur savant. Le e siècle connaît l’essor de l’éditeur commercial, incarné par le célèbre éditeur des romantiques, Ladvocat, caricaturé par Balzac et critiqué par Regnault. Son travail est-il comparable à 11. Paul Bénichou, Le Sacre de l’écrivain, 1750-1830. Essai sur l’avènement d’un pouvoir spirituel laïque dans la France moderne , Paris, José Corti, 1973. 12. André Billaz, Les Écrivains romantiques et Voltaire , Lille, service de reproduction des thèses, 1974, 2 vol. 16 celui de Beuchot ? Notre distinction force-t-elle le trait d’une diffé- renciation avant tout théorique ? Elle permet, au contraire, d’affirmer l’originalité de l’éditeur de Voltaire. C’est supposer que, en parallèle à l’éditorialité exclusivement commerciale, se distinguent, déjà, certaines personnalités qui brillent en raison d’un rapport documenté aux œuvres qu’elles éditent. La définition d’un travail propre à l’éditeur savant pose une autre question. Si le rapport de Ladvocat avec les auteurs qu’il édite est clair – il reçoit un manuscrit qu’il achète et publie dans l’espoir non seu- lement de rentrer dans ses frais, mais aussi de dégager un bénéfice –, qu’en est-il de Beuchot ? Le cas est complexe : l’éditeur savant fait éditer commercialement un travail qui n’est pas le sien, mais dont l’originalité dépend de lui. Sous quelle catégorie juridique doit-on comprendre son travail ? La question intervient surtout dans le cadre de la publication d’œuvres posthumes : Quelle est la responsabilité de l’éditeur ? D’un point de vue juridique, moral et intellectuel, récupère- t-il une part de l’auctorialité ? Et si les faiseurs de livres n’étaient pas toujours ceux qui les écrivent ? Les travaux de Roger Chartier s’avèrent nécessaires ici à double titre : d’une part pour comprendre la répar- tition des différents métiers du livre, dans le temps de l’impression et l’espace de l’atelier, ainsi que leur évolution historique 13 . D’autre part pour mettre en avant l’importance du retour aux manuscrits opéré par Beuchot. En définitive, derrière l’ambition de l’éditeur de se tourner vers un instant primitif de la création et la reconstruction d’un geste décrit comme original, ne s’agit-il pas de passer outre la volonté manifestée de l’auteur au travers de ses publications ? L’éditeur se détourne-t-il de la volonté de l’auteur alors mŒme qu’il affirme vouloir revenir au plus près de son geste initial ? Les sources, et en particulier certaines pièces manuscrites comme le contrat signé entre Beuchot et ses éditeurs commerciaux ou les notes qu’il prend en vue des procès qu’il engage pour défendre ses droits d’auteur, éclairent bien notre compréhension d’une approche de l’édition en train d’évoluer sous la Restauration. Ces documents sou- lignent, en outre, l’importance d’une prise en compte des aspects juri- diques dans ce travail. Liberté de la presse, dépôt légal, responsabilité 13. C’est le sens, notamment, de son ouvrage La Main de l’auteur et l’Esprit de l’imprimeur , Paris, Gallimard, 2015. 17 auctoriale, droits posthumes : n’est-ce pas entre la Révolution et la fin de la Restauration que se jouent, en effet, la plupart des lois qui régissent la propriété littéraire, au moins jusqu’à la fin du e siècle ? Des travaux plus récents, notamment ceux menés par Jean- Claude Bonnet 14 et par Antoine Lilti 15, ont prolongé cette réflexion sur la constitution d’un champ culturel au cours du e siècle, lequel prendrait place au croisement de la constitution d’un culte laïc, de l’appa rition du succès populaire et de la création d’un espace mémo- riel national. Ne retrouve-t-on pas là les enjeux liés à l’édition des Œuvres complètes de Voltaire sous la Restauration ? Comment faire le tri entre les intérŒts des libraires et le goût des acheteurs ? Une édition peut-elle s’envisager uniquement au gré des tensions politiques, et son succès répond-il nécessairement à une actualité polémique qui façonne le goût du public 16 ? Éditer Voltaire sous un régime monar- chique dominé par les ultras peut effectivement apparaître comme une forme de défi à l’encontre du pouvoir. Mais l’éditer de façon complète et référencée permet aussi, au contraire, d’en adoucir un peu les aspérités les plus manifestes. Le problème soulève la dimension à la fois transhistorique et hétérogène des conditions qui poussent un éditeur commercial à publier ou non un ouvrage, laquelle se résume finalement à une question simple : à quel public s’adresse une édition ? Dans le cas du Voltaire édité par Beuchot, qui possède les moyens financiers pour s’offrir 70 volumes in-8°, soit une collection à plus de 300 francs ? Et, surtout, qui possède la bibliothèque pour entreposer une telle collection ? Peut-on, une fois cette question résolue, encore parler des nombreuses éditions d’ Œuvres complètes sous la Restauration comme d’autant de brûlots polémiques ? Jean-Claude Bonnet parle d’un « panthéon de papier », auquel se substitue un véritable culte de la personnalité à partir de 1791, 14. Jean-Claude Bonnet, Naissance du Panthéon : essai sur le culte des grands hommes , Paris, Fayard, 1998. 15. Antoine Lilti, Figures publiques : l’invention de la célébrité 1750-1850 , Paris, Fayard, 2014. 16. La question possède encore une actualité récente, au e siècle : quand les éditions Fayard annoncent leur volonté de publier une édition critique, documentée et largement contextualisée de Mein Kampf , le font-elles plutôt par intérŒt historique ou par opportunisme commercial, pour tirer profit d’une actualité polémique ? Il ne s’agit évidemment pas de comparer du point de vue littéraire les deux publications, mais de soulever la question de l’intérŒt de l’éditeur. 18 symbolisé par le transfert des cendres de Voltaire au Panthéon. Beuchot et les éditeurs de la Restauration parlent, quant à eux, des éditions des Œuvres complètes comme d’un « monument littéraire » dressé en hommage à Voltaire. L’effervescence de l’édition de ces collections se comprend-elle comme un retour à ce « panthéon de papier » dont parle Bonnet, où Voltaire, soit dit en passant, partage également son succès avec Rousseau ? Cette notion de monument est- elle pourtant claire, et toutes les éditions se valent-elles dans l’image qu’elles donnent de Voltaire ? Quant à Lilti, il fonde sa définition du culte des grands hommes sur la lettre de Voltaire à Thieriot du 15 juillet 1735 17 : le « grand homme [est un] héros humanisé des Lumières 18 », rappelle-t-il. L’humanisation dont il parle vaut-elle comme une actualisation ? N’est-ce pas le travail fondamental réalisé par Beuchot dans son édition, que de remettre Voltaire au goût du jour ? Dans les deux cas, l’accent est mis sur le caractère exceptionnel de la carrière posthume de Voltaire. Culte du grand homme et pan- théonisation chez Bonnet répondent au vedettariat analysé par Lilti, où la gloire de Voltaire est pourtant moins ostensiblement laïque, et possède déjà quelque chose de commercial. N’y aurait-il pas toute une réflexion encore à faire sur le trans- fert symbolique de ces grands hommes du Panthéon sur les étals de libraires, et sur les bibliothèques des bourgeois et négociants pari- siens ? On touche là à un enjeu fondamental de ce travail, lequel déborde du cadre strictement défini de la Restauration : comment la figure d’un grand homme est-elle convoquée, retravaillée, aménagée en période de crise politique et institutionnelle ? La description de ces deux modalités de dévotion à Voltaire, dont le devenir lui échappait en réalité déjà de son vivant, renvoie-t-elle, d’une certaine manière, à notre travail ? L’importance de l’iconographie, où coexistent des portraits aussi variés que les caricatures de Jean Huber ou la statue de Houdon dans la constitution d’un culte de la personnalité voué à Voltaire, laisse-t-elle augurer une réception hétérogène dans le champ de l’édition également ? Peut-on d’ailleurs envisager les Œuvres com- plètes de Voltaire comme une statue posthume dressée à la gloire du patriarche de Ferney ? Il faudrait alors définir le sens de ce monument. 17. D893. 18. Antoine Lilti, Figures publiques , op. cit. , p. 119-126. 19