36 Sports Le Matin Dimanche | 9août 2015 9août 2015 | Le Matin Dimanche Sports 37 Contrôle qualité Contrôle qualité Robin Fasel New York L a traversée du Brooklyn Bridge Park offre une acoustique saccadée. Le long du chemin côtier, la vue sur les tours du Lower Manhattan, puis arrivée sur les illustres «jetées», rec- tangles de béton agrippés au littoral, for- mant des presqu’îles artificielles. Sur la cinquième d’entre elles, trois ter- rains synthétiques de football. Un soleil de fin de journée y escorte plusieurs groupes occupés au soccer. Un décor majestueux pour des prouesses plus modestes: le jeune Owen s’achoppe à chaque changement de direction. «Prends ton temps, ce n’est pas grave», encourage son entraîneur privé, Arash, d’origine iranienne. A New York, le football «à l’européenne» s’apprend aussi par des cours individuels. «Au niveau scolaire, le soccer n’est pas aussi pratiqué que les sports du Big Three (base- ball, basketball et football américain) », justi- fie Arash. Owen, gamin de Brooklyn à la cri- nière blonde, a découvert le soccer «l’été dernier, pendant la Coupe du monde», et s’est dit «que c’était vraiment un sport cool». Pour son mentor, «le football a beau- coup grandi ces dernières années à New York, principalement grâce à la médiatisa- tion». Mais, lorsqu’on évoque l’avenir de son métier, Arash change brusquement de ton: «Ici, les méthodes de formation sont catastrophiques. Ils essaient de développer le soccer comme ils développent les autres sports. C’est un problème culturel.» Beckham, Henry, pas d’émules Historiquement cosmopolite, New York est un bassin de cultures, justement. Et celle du soccer peine à s’y glisser. Pourtant, elle existe et, à l’image de la ville, tente de se bâ- tir ambitieusement. A quelques rues de l’Union Square, carrefour au sud de l’île, on y trouve le Neveda Smiths, bar référence des footeux new-yorkais. Son accès passe par un long couloir dont les murs rougeâtres sont habillés de maillots dédicacés. «Je l’ai ap- pelé le tunnel», clame le patron du lieu, fier. Paddy McCarthy, sexagénaire osant une longue chevelure grise, aurait racheté les lo- caux «pour des peanuts» il y a quatre ans, avant de les transformer en bastion du bal- lon rond. «Viens voir par toi-même: tous les soirs de match, c’est plein! A la base, mes clients sont des immigrés mexicains, sud- américains ou européens. Mais maintenant il y a aussi des Américains. Ils consomment de tout, de la Premier League, de la Liga, de la Ligue 1», étale Paddy. Et la MLS? «Bien sûr que les gens s’y in- téressent. Enfin, gentiment. L’arrivée des stars européennes comme Beckham, Henry et maintenant Lampard a beaucoup aidé», conçoit-il. Puis le tenancier freine son en- thousiasme: «Mais je dois avouer que, par rapport au nombre de pratiquants, l’intérêt pour le soccer reste faible.» Statistiques et réalités Statistiquement, le ballon semble rouler au pays de l’oncle Sam. D’après une étude du Sportbusinessdaily parue en 2014, le soccer serait le second sport le plus pratiqué par les jeunes Etasuniens, derrière le football amé- ricain. Au niveau féminin, l’équipe natio- nale vient tout juste de remporter son troi- sième championnat du monde, consacrant dans le même temps le meilleur palmarès de la planète. «C’est fou, il devrait y avoir une «fanbase» bien plus large. Les jeunes y jouent beaucoup, mais peu d’entre eux res- sortent de leurs années de pratique avec une réelle passion», juge le patron du Nevada Smiths. Selon lui, le soccer, «c’est un peu comme l’art à l’école. Une fois que les cours sont fi- nis, tout le monde s’en fout. On en fait parce que c’est sympa, parce que maman vous amène et vient vous chercher.» La dernière phrase, provocante, entraîne la problémati- que vers le système des classes: «Aux Etats- Unis, tout le monde se dit être de la classe moyenne. C’est bien connu: la méritocratie, Football La saison de MLS, le championnat nord-américain, est marquée par l’arrivée de l’ambitieux New York City FC et de ses stars européennes. Mais, en ville, le foot n’a toujours pas sa place, exclu des rues et des écoles. Un beau mirage «New York aime les vainqueurs, seulement les vainqueurs. Pour s’imposer ici, le soccer doit forcément devenir grandiose» Avis de l’expert Rob Hugues, écrivain et journaliste anglais Rob Hugues a dirigé la rédaction sportive du Times londonien pendant dix ans. Il est aujourd’hui correspondant du New York Times Comment jugez-vous la place du soccer à New York? Elle grandit, mais reste passablement restreinte. Il faut souligner que New York est une ville de su- perlatifs, qui aime les vainqueurs. Dans tous les domaines, elle est habituée à la première place ou du moins au top. Le soccer bataillera dans l’ombre tant qu’il ne possédera pas de véritable vainqueur. Peut-on dire que, par sa taille et sa culture sportive, New York offre un potentiel énorme? New York vibre jour et nuit, c’est extraordinaire. Elle est en effet capable de porter très haut le phé- nomène universel qu’est celui du soccer. Mais il y a des barrières non négligeables. Dans cette ville, que ce soit en sport, en économie ou en art, tout est équilibre entre innovation et tradition. Malheu- reusement pour lui, le football n’a pas d’histoire, en tout cas pas de racine profonde ici. Qui plus est, il doit être capable de se donner une dimension grandiose, qui, pour les New-Yorkais, ne serait en fait qu’un standard. Si une équipe veut réellement s’imposer ici, elle doit pouvoir produire ce que les grands clubs européens, très suivis aux Etats-Unis, produisent. Les dream teams sont bien trop loin! Toutefois, les signes annonçant une montée du soccer sont irréfutables, non? C’est vrai. Vingt-cinq ans plus tôt, aux Etats-Unis, il y avait une forme de résistance culturelle au soccer. La plupart des journaux et diffuseurs le voyaient comme un sport dénué de tout américa- nisme. D’autres le percevaient comme une activité sans sens, car les bras n’y sont pas utilisés. A cette époque, la couverture médiatique du soccer était très délicate. Dans le but de créer une audience, il s’agissait d’étayer les vérités positives et de cacher les négatives. Les spectateurs n’ont pas adhéré. Aujourd’hui, le soccer s’est immiscé dans les mœurs, principalement grâce à l’immigration. En outre, le fait qu’Obama ait pratiqué le soccer durant sa jeunesse peut paraître anecdotique, mais je vous garantis que cela lui a également donné du crédit! Andrea Pirlo $ Age: 36 ans. $ Club: New York City Football Club. $ Palmarès: Six titres de champion d’Italie avec l’AC Milan (2) et la Juventus (4), deux ligues des champions, une Coupe du monde (2006). l’égalité des chances», continue Paddy. En- tre d’innombrables «you know», il déve- loppe: «Mais ce n’est pas la réalité économi- que! Les parents aux revenus modestes n’ont aucune chance de faire grimper leur fils ou leur fille à travers les échelons de l’élite du soccer, parce que c’est trop cher. Le résultat, c’est que les familles immigrées, qui pourraient réellement apporter une cul- ture du foot à notre pays, n’ont pas de réel accès à ce sport.» Peu après la Coupe du monde 2010, Jür- gen Klinsmann, sélectionneur actuel des Etats-Unis, avait justement dénoncé le prin- cipe purement étasunien du «pay-to-play»: «Vous payez pour que votre enfant puisse jouer au football. Pourtant, votre but n’est pas qu’il devienne professionnel, mais qu’il intègre une haute école, ce qui est l’opposé total du reste du monde.» En l’absence d’une culture de masse propice à engendrer des talents par le foot de rue, le soccer doit donc faire son chemin à travers des institu- tions coûteuses, mal organisées, voire in- compétentes. «A New York, il y a des tonnes de centres de formation, de clubs pour les jeunes, tu n’as qu’à chercher sur Internet», confirme Paddy. «Il y a même des initia- tions organisées en plein Central Park. Mais tout cela, c’est du vent», balaie-t-il. Du côté des Red Bulls de New York, club installé dans la ville new-jersiaise de Harri- son, la perplexité est aussi de mise, tant le soccer, vendu par hurlements, ressemble à un murmure. «Cela fait quatre ans qu’on vient soutenir les Red Bulls avec un pote. Il y a une belle ambiance, de sacrés stands de nourriture, et le stade est pas mal», témoi- gne Matt, la trentaine. Entre deux onion rings , il répond: «Si je connais les joueurs? Il y avait Henry, mais, maintenant qu’il est parti, je ne sais même pas si je pourrais t’en nommer un.» Juste avant de retourner à ses pintes, Paddy conclut: «Malgré la fondation du Cosmos et les arrivées de Pelé et de Be- ckenbauer dans les années 1970, le soccer n’a jamais vraiment percé à New York. Pour- tant, son émancipation doit obligatoirement y passer. Frank Sinatra le chantait; pouvoir le faire ici, c’est pouvoir le faire n’importe où.» 21 h, la nuit gagne le Brooklyn Bridge Park, où les jardiniers se mettent à empiler les chaises de métal écumant la rive. Owen termine son entraînement en sueur, fatigué par ses jonglages hasardeux. «Peut-être que dans cinq ans les choses seront différentes», lance le coach Arash, jetant un regard mi- optimiste, mi-résigné vers le ciel, encore bien trop haut, de Manhattan. Alors que les trois terrains de football se vident, les tona- lités animant le parc persistent. Sur la je- tée 2, celle des terrains de basket, la foule est toujours aussi dense. U « Ils organisent même des initiations en plein Central Park. Mais tout cela, c’est du vent » Paddy McCarthy, patron du Nevada Smiths Shaun Wright-Phillips $ Age: 33 ans. $ Club: New York Red Bulls. $ Palmarès: Un titre de champion d’Angleterre, deux Coupes d’Angleterre, une Coupe de la Ligue, trente-six sélections. David Villa $ Age: 33 ans. $ Club: New York City Football Club. $ Palmarès: Trois titres de champion d’Espagne, deux Coupes d’Espagne, une Ligue des champions, une Coupe du monde et un Euro. Frank Lampard $ Age: 37 ans. $ Club: New York City Football Club. $ Palmarès: Trois titres de champion d’Angleterre, quatre Coupes d’Angleterre, une Ligue des champions, une Coupe de l’UEFA. A Brooklyn, le football s’essaie péniblement, entre puristes, loin de toute agitation et d’une démesure culturelle. Michael Nagle/The New York Times-REDUX-REA Keystone Reuters Keystone Keystone Exil Des stars à New York