1 2 3 The Girl and the Wolf Campus Atmos Tome 1 4 © 2026 - Amina Archer 34500 Béziers Dépôt légal : Octobre 2026 ISBN : 979 - 10 - 982588 - 1 - 7 Illustrations : Liz be C oetzee Retrouvez - moi sur : Insta /Tiktok : @aminaarcher.autrice Site web : aminaarcher.fr Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de se s ayants droit ou ayant cause, est illicite et constitue une contrefaçon, aux termes des articles L.335 - 2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle. 5 6 7 Prologue Je n’ai jamais connu d’angoisse plus profonde que celle de ce téléphone qui sonnait. Nous étions à table. Puis nous avons quitté chez nous en courant. — Mets le GPS tout de suite, a grondé mon père, Centre Hospitalier. J’essaie de me calmer, mais ma mère, dans la voiture, tandis que ses doigts tremblent sur l’écran, ne cesse de murmurer des « Oh , mon D ieu, oh mon D ieu ». Ça n’aide pas. Au volant, mon père reste figé, on dirait qu’en raccrochant ce téléphone, on lui a aussi retiré la parole. Alors je me contente, assise à l’arrière, d’écouter les battements de mon cœur. On raconte qu’ils sont la dernière mélodie à nous tenir à la vie. Les bâtiments filent, un rideau terne et pourtant hypnotisant. Ils servent de toile de fond pour le spectacle de mes souvenirs. Ethan. Lorsque mon frère est parti à des centaines de kilomètres de moi dans l’espoir d’obtenir la carrière de ses rêves, je ne lui ai pas dit au revoir. J’étais fâchée. Bien sûr, avec le temps, ma colère s’est muée en amertume puis en dépit, puis je lui ai pardonné. Voilà un an qu’il suivait des études prospères que tous lui enviaient dans notre quartier. Alors moi aussi, j’ai fini par me convaincre qu’il avait mérité d’être heureux. 7 8 Pourtant. L’appel. A tout. Changé. — Là ! s’écrie ma mère avec trop d’intensité, comme si elle ne savait pas contrôler sa voix. C’est sûrement le cas. Mon père tire sur le volant et soudain mon cœur s’emballe. Face à nous, le haut mur blanc de l’hôpital s’impose, large comme un palais et terrifiant comme une prison. — Dépêche - toi ! hurle ma mère. — Je fais ce que je peux, Dahlia, gronde mon père qui nous gare, si tu n’avais pas pris le temps de ranger la vaisselle aussi ! Jamais mes parents n’avaient haussé le ton. Je déglutis. Les portes de l’ établissement ouvrent et ferment à intervalle régulier. Je vais devoir entrer et voir. Ethan, l’homme à qui tout souriait, frôle la mort. Comment ? Nous pénétrons l’espace nu de joie et de rire, j’ai l’impression que tout autour de moi se resserre, je sens encore sa main se poser sur mon épaule avec tendresse. Eth. Ne me fais pas ça. Puis la porte de sa chambre s’entrebâille , après des heures de patience dans une salle d’attente froide et grinçante. — Mon chéri... souffle ma mère. — Au moins, il est stable, dit mon père. Ce qui gît sur le lit, pourtant, n’a rien de stable. Ethan a le crâne enroulé dans des rubans de tissu, comme si on avait tenté de momifier toute la douceur qui émanait de ses yeux. Il me paraît mort. 9 10 11 C hapitre 1 — Bon, vous allez descendre, oui ou non ? me redemande le chauffeur d’une voix si méprisante qu ’il mériterait que quelqu’un lui fiche son compteur dans la bouche. Je quitte le paysage de la fenêtre pour prendre une longue inspiration. J’aimerais descendre. Mais je dois manquer de courage . Ce n’est pas simple , quand on a traversé le pays en taxi plutôt qu’accompagnée, quand on va se trouver seule contre tous, quand on va jouer son avenir là où les autres se délecteront de l’ambiance des nantis du dix - neuvième siècle... — Vous avez pensé à changer de carrière ? dis - je alors au chauffeur pour me redonner contenance. Tant que ce compteur tourne, je vous paie, vous devriez être content. Il n’a pas dû apprécier que je lui dise que ça sentait la cigarette froide en entrant. Il me dévisage sans humour. — Allez, ma jolie... sor tez de là. Jolie. Dans sa bouche, ce n’est pas un compliment ; d’autant que je ne me considère pas si jolie. Mes yeux verts sont ma seule fierté, ensuite j’ai hérité des cheveux châtain fade de ma mère, je suis menue, ni grande , ni petite, et j’ai les muscles d’une limace. Son regard est un moyen efficace pour me donner envie de partir, après tout . Je règle le montant exorbitant du trajet sans le vérifier 11 12 — Merci, je lui lance avec diplomatie avant d’ouvrir la portière. Tout à coup pressée, je récupère mes valises dans son coffre et le moteur s’emballe quand le taxi me quitte. Alors, ça y est. Je lève les yeux sur l’immense jardin face à moi. Il est marqué par un large portail en ferronnerie, qui pourrait accueillir trois voitures de front. Un panneau indique bien, pourtant, « accès réservé ». Le campus Atmos. Un lieu de rêve et de savoir, où les meilleurs esprits de par le monde se retrouvent, jouissent de tout ce dont ils pourraient avoir besoin pour faire rayonner leur nom à travers les âges. Baigné dans la douce et nostalgique atmosphère du dix - neuvième sièc le, tout semble pioché du passé pour nous isoler de la vie réelle. Un cocon. Sommes - nous censés devenir papillons ? Tandis que je reste immobile depuis cinq bonnes minutes, d es étudiants, première et autre année, me dépassent, sans faire cas de m on existence . Soudain, une étrange présence me double, elle m’enveloppe d’un parfum sur lequel je n’arrive plus à mettre de nom. Un mélange d’épices et de sucre. Un picotement surgit dans mon ventre lorsque la silhouette qui le porte apparaît devant moi. Et je ne vois qu’un dos, large et habillé d’une veste en jean sombre , une chevelure ébène et une démarche oscillante comme celle d’u n animal . J’ai l’impression que je pourrais le suivre à la trace, afin de découvrir son visage. Le mec qui sent bon. Bref. Je vais devoir avancer parmi la masse. On reconnaît les nouveaux à leur solitude ; ils se dirigent avec détermination vers leur avenir, espérant faire ici des rencontres qui leur seront bénéfiques . Alors je dois faire de même. Lorsque mon père m’a approchée avec cette lettre en main, mon cœur s’est emballé. J’avais ma solution 13 Chère Maya, Le campus Atmos et toute l’équipe ont l’immense joie de répondre favorablement à votre demande d’inscription à notre cursus 1. Dans la hâte de vous y rencontrer bientôt, Nos sincères salutations, La Direction Atmos La plus importante lettre de ma vie. Je m’engage alors entre les piliers du portail et me voilà dans la même école privée que mon frère avant moi. Le jardin est plat sur deux cent s mètres carrés , taillé à la française, poinçonné de fontaines et de statues de grands hommes ; ensuite , il se change du côté gauche en espaces vallonnés et de l’autre en un bosquet irradié de lumière. Et jusqu’au premier bâtiment du campus, loin devant, les dalles immaculées tracent le chemin s’arrêtant au pied d’ une haute porte vitrée. Le mélange d’histoire et de modernité est bien réalisé, mais j’ai l’impression de me trouver dans un parc d’attraction s , où tout est en carton - pâte Rien n’est réel. Vous allez vous réveiller. Le frottement grave des roulettes de mes valises, dans mon dos, rythme mon avancée. Plus j’approche, plus ma poitrine se serre d’appréhension. Ici, les étudiants apprennent à toucher l’excellence. Autour, certains sont menés par leurs parents, source de réconfort dans le nouveau monde, d’autres se questionnent déjà, des notes en main. On sent leur désir ardent de devenir quelqu’un. Je n’ai pourtant qu’une idée en tête. Il y a un an, Ethan s’est blessé dans ce campus. Un in cident lui a ouvert le crâne et il en a gardé des séquelles. La seule chose qui m’importe est de savoir comment il a pu se retrouver avec une telle plaie dans un endroit où l’erreur n’a pas sa place. Comment Eth est - il revenu changé à jamais, après un an passé ici ? 14 Je me fiche bien de mes études. Je veux comprendre. Ce lieu où la beauté sert de levier à l’esprit me semble trop parfait. Si j’avais été plus jeune, j’y aurais cru, moi aussi, mais j’ai appris que le monde était plus vil que je l’aurais souhaité **** Une femme m’a remis mes identifiants, plusieurs papiers à remplir, et m’a renseigné où se situait mon logement pour les neuf prochains mois. Un valet a également récupéré mes valises pour les apporter lui - même à ma chambre. — La grande classe, dis - je avec le sourire. Je quitte donc le premier bâtiment, le traversant de part en part, pour me trouver dans un second espace de verdure , p lus modeste . D es chemins labyrinthiques mènent à divers édifices Tous d’un blanc cassé, ils évoquent d es hôtels particuliers. Leurs moulures de fleurs et d’arabesques enchantent le regard. Malgré moi, cette vision m’apaise. — Bien, dis - je pour moi - même. Bâtiment H. Laisse - toi porter pour le moment, Maya. Cette simple idée détache les nœuds dans mon estomac. J’aurai tout le temps d’en apprendre plus au cours de l’année, alors, je me repère à l’aide des panneaux, impressionnée. Ce campus est - il si vaste qu’il nécessite des indications ? Après tout, j’ai bien le sentiment de pouvoir me perdre. Je note aussi les directions « Laboratoire 1 », « Centre Atmos », « Gymnase 4 » et même « Palais ». — Palais ! je ris à moitié, tout bas. Je ne me suis jamais sentie si petite. Je sais, je parle toute seule. Je me mords les lèvres pour me retenir, mais c’est un réflexe acquis avec les années. Trop peu de personnes autour de moi, pour s’intéresser à mes pensées. Enfin, je parviens au bâtiment H. À l’intérieur, les voix se cognent en échos sur les hauts plafonds. Le couloir d’entrée mène 15 à un large vestibule où un double escalier grimpe vers les étages. Il y a vraiment de quoi se sentir reine. Ou au moins duchesse. Après vérification, je monte au second palier , croisant essentiellement des première année ou des parents ; ils ont tous les mêmes feuilles en main et semblent ébahis par les lampes murales aux abat - jour en cristal, par les tentures et le vitrail au sommet de nos têtes. — J’avoue, murmur é - je Atmos est une école privée. L’entrée a un coût. Tous ici, nous avons eu la chance de naître dans une famille qui n’a jamais connu le besoin pécuniaire, nous sommes habitués aux belles décorations. Pourtant, ce campus , c’est encore autre chose. Au second étage, la lumière douce m’accueille comme une promesse. Des gens se chamaillent dans mon dos, ou mentionnent des noms mystérieux . Je m’engage dans le couloir pour trouver ma chambre. Mais alors que je m’apprête à glisser ma carte dans l’encoche, un grand bruit résonne derrière moi. — Eh ! Ça va ! hurle - t - on. Je virevolte. La porte d’en face s’est ouverte et un mec en sort, trébuchant. On le repousse avec force, et son dos approche à toute vitesse de moi. — Putain, tu peux pas faire ça ! s’écrie - t - il alors que je saute sur le côté pour l’éviter. Ça va , je plaisantais ! La porte claque. Le mec s’est fait jeter. Et il rit. Il lève les yeux au ciel, presque contre ma porte, et ne paraît pas vouloir bouger. Il tient un amas de vêtements dans ses mains Lorsqu’il me remarque , il me lance un regard plissé. — On est d’accord que mon coloc n’a pas le droit de me jarter de ma propre chambre ? Attendez deux secondes. Il me prend à parti ? Je l’observe, ses yeux noisette, étrangement amusés, ses cheveux longuets et bruns qui bouclent à peine au - dessus de ses oreilles. Ce n’est pas le mec au parfum. Et on dirait qu’il souhaite vraiment mon avis. 16 — Qu’est - ce que tu lui as fait ? Soudain, il resserre les vêtements contre son torse , et se racle la gorge. — Je lui ai dit que je voulais bien lui prêter mes fringues. — C’est bizarre en même temps, répliqué - je en avisant la masse plutôt terne dans ses bras. — C’est son style qui est bizarre. Attends voir. Alors il jette son tas au sol et retourne toquer à sa propre porte. Qui est cette personne ? Il ne me semble pas si porté par la mode, il n ’est vêtu qu e d ’un jogging lâche et noir et une veste de sweat. Perturbée, je préfère ne pas attendre voir , et me réintéresse à ma chambre — Eh ! me lance le mec. Tu te barres ? Ma carte passe le lecteur et la porte cliquète, mais je marque une pause. — Je ne vois pas pourquoi ça me concerne, je lui jette avec une œillade par - dessus l’épaule. — Pour l’amour du style, dit - il avec un sourire fier. — Écoute, je ne sais pas pourquoi tu te moques comme ça de ton coloc, parce que tu vas passer neuf mois ic i , donc tu devrais essayer de t’entendre avec lui. Et, j e m’en fiche un peu, de tes histoires. On n’ est pas tous là pour la blague. Le visage du gars ne perd pas son ironie. Il me balaie de haut en bas, puis fait une moue peu impressionnée. — Waou h , une rabat - joie. O K , la fille à papa qui est pas là pour la blague. Je te retiens pas. T’as pas l’air de savoir où t’as mis les pieds, mais c’est OK . Parce que tu sais, qu’ici, tout est affaire d’image, non ? Piquée, je fronce les sourcils et presse l’épaule contre ma porte. Je prends le temps de l’observer. — Et toi, c’est quoi ton image ? — Je suis un gars de la ur, fait - il en soulevant le pan de s on gilet du pouce. Perplexe, je lève un sourcil. — De la rue, précise - t - il. 17 — Aha. Merci, j’avais compris. — Toi, jean droit, petite veste bombers, t’es dans ta période « Je fais mon indépendante, mais j’adore la thune de papa. » Alors là. J’aime la paix et la diplomatie. Mais j’ai aussi appris à me défendre ; s’il veut entrer dans ce jeu, je ne compte pas me laisser faire. — Le mec me juge... Tu ne me connais même pas. — Ça se voit. Si tu sais pas que c’est comme ça que ça se passe ici, tu risques de te faire déflorer ta naïveté, ma petite. — Ma naïveté ? Ne t ’ inquiète pas pour elle , je sais ce que je fais , je finis par soupirer pour qu’il me lâche. C’est plutôt toi qui devrais te calmer. Laisse ton coloc tranquille. Il rit comme si des mots gargouillaient dans sa gorge. — Le jour où il t’étranglera avec ses lacets Pokémon, tu viendras pas te plaindre, d’accord ? Sur ce, il toque à nouveau et lance vers la porte : — Allez, Eduard , tu vas pas m’abandonner dehors ! J e suis désolé d’avoir dit que t’avais acheté tes lunettes aux enchères de Jeffrey Dahmer ! Je le scrute encore un e seconde av ant de m’éclipser. Je crois que mon voisin d’en face est fou. **** Une fois dans le calme de ma chambre, je prends le temps de réaliser où je me trouve. Je ne cesse de penser à Ethan. Comment a - t - il vécu ses premiers instants ici ? A - t - il espéré obtenir le bonheur entre ces murs, être enfin compris par des esprits aussi vifs que le sien ? Le cœur lourd, je dépose mon sac à main sur mon matelas double, pour constater que mes bagages sont bien arrivé s , glissés à moitié sous le sommier. Je pense les laisser patienter un moment , m ais un détail attire mon attention. L’une des fermetures Éclair de ma grosse valise est entrouverte ; je me rappelle pourtant les avoir toutes insérées dans la sécurité antivol. 18 — Voilà pourquoi vous récupérez nos affaires , en vérité ? demand é - je à personne d’autre que moi - même. S’agit - il d’une simple mesure de sécurité ? Cherchent - ils drogues, cachets ou quelque objet dangereux ? L’envie de vérifier le contenu de ma valise m’empoigne soudain le ventre, mais mon téléphone se met à vibrer. — Je suis arrivée , dis - je en décrochant aussitôt. J’imagine un sourire clair sur la bouche de mon père, de l’autre côté. — Je pensais recevoir un SMS , dit - il pourtant d’une voix plate — C’est trop me demander , tenté - je avec légèreté — Je vois cela... Il fut un temps où Yann Hevrard avait un niveau d’humour bien plus élevé que le laissaient croire son costume trois - pièces et ses cigares, qu’il fume lorsqu’il signe de gros contrats. À présent, il est aussi sérieux qu’une porte close. — Comment s’est passé le trajet ? Je prends sur moi pour ne pas songer une fois de plus à combien j’aurais aimé qu’ils soient là. Ma vie de famille est désormais faite de silence, dans de hautes pièces aux rideaux de soie. — Tout va bien, dis - je, alors que , pour m’occuper, je commence à décharger mon sac à main. J’ai un voisin étrange et une coloc que j’espère être au moins un peu plus sympa. Je ne l’ai pas encore rencontrée. Et il existe un mec qui sent très bon. — Bien... — Mais, tu le sais, je n’ai jamais été douée pour me faire des amis, donc... on verra. — Oui... À vrai dire , je paie 20 000 l’année , je préfèrerais que tu te concentres sur les études et non pas que tu t’amuses et passes tes soirées à boire. On s’éta it entendus, tous les deux, non ? La pique dans sa voix me crispe une seconde, alors que je sors du sac mon carnet le plus précieux. Il contient toutes les coupures de presse concernant l’incident, tous les progrès de l’hôpital , jour 19 après jour, tous les numéros des amis d’Ethan. Les amis de l’époque, bien sûr. Ce carnet me rappelle d’où je viens. — Je sais, dis - je à mon père. Je ne vais pas boire. — Tu sais bien les effets que cela peut avoir. Balle en plein cœur. Mon père ne se rend pas compte. Comment peut - il tenir de tels propos ? Ethan était ivre, lors de l’incident. Les doigts tremblants, j’avise la chambre et repère la table de chevet suspendue, où un tiroir design fera une cachette parfaite. — Pas de distraction, Maya, répète - t - il Je souris malgré moi, la poitrine pincée. La tirette cliquète lorsque je l a replace — Je ne vais pas rater l’année, papa. — Sinon, tu rentres. Je n’étais déjà pas enthousiaste , de toute façon. J’ai peur que les souvenirs - — Ce ne sont pas mes souvenirs. C’est la première fois que je mets les pieds ici. Finalement, j’ouvre de nouveau le tiroir. Sur la couverture du carnet, empli de roses comme s’il s’agissait d’un simple journal intime, j’ai noté une phrase pour ne pas oublier. Le silence terrifie. La vérité apaise. Des souvenirs, j’en ai tous les jours, peu importe où je me trouve. Je revois Eth me dire au revoir. J’entends l e coup de téléphone assourdi de l’école qui annonçait qu e la veille au soir , mon grand frère , qui n’avait pas pour habitude de boire, avait eu un in cident tragique. Ivre. Je revois Ethan rentrer à la maison, devenu l’ombre de lui - même, une enveloppe abîmée dont on peine à se rappeler ce qu’elle contenait. Et depuis, c’est comme si les mots qui décrivaient notre foyer ont disparu. Depuis, ma famille au ssi est ouverte au couteau, froissée et incapable de se reformer. — Je suis contente de marcher dans ses pas et de poursuivre son rêve. J’exorciserai cet endroit pour nous. Le soupir de mon père me fend le cœur. 20 — Écoute , si tu... Et l’homme qui conclut des accords commerciaux à deux milliards ne trouve plus quoi répliquer. — Comment va maman ? je m'enquiers doucement. — Ça va. Pourtant, je connais cette expression, à présent. Elle signifie juste « comme d’habitude ». Depuis Ethan, ma mère s’annihile aux médicaments et à l’alcool. — Et toi ? Je préfère ne pas demander comment va Eth. Une nouvelle aide a dû être employée récemment, car mon frère a parfois d es difficultés à accepter les soins qu’on lui prodigue. Je prie pour que cette Sybille parvienne à s’attirer ses grâces. Mais si mon père m’informait du contraire, j’aurais du mal à rester ici. — Les affaires marchent , se contente - t - il de répondre. Ma famille parle en message codé. Et je n’en peux plus. L’accident nous a détruits. Nous qui allions chaque année dans notre dépendance dans les Alpes suisses pour batailler dans les rivières, nous qui cuisinions des raviolis en boîte sur un réchaud, barbouillés de rires et de sauce, nous qui étions un seul et même bloc, contre eux, contre le monde froid, ma mère qui me soufflait « Je sais, mon ange, tu ne peux pas les changer , tu as le droit de pleurer » et mon père, qui m’affirmait « Un jour, tu verras, tu trouveras des personnes comme toi », mon refuge. Disparu. Il n’y a qu’en comprenant ce qui s’est passé que nous pourrons avancer. Le rapport a conclu à un soir enivré, tournant au drame. Une chute d’arbre , un e pierre mal placé e . Son crâne abîmé. Je veux montrer qu’une négligence a eu lieu. Si ma famille avait un véritable endroit où cracher sa colère, une manière de nous arracher nos démons, enfin, enfin, je retrouverais mes parents. À l’époque, même s ’ils n’étaient pas souvent à la maison, le temps qu’ils passaient avec nous était précieux. Ils étaient mon cœur. Mon âme. Ma façon de tenir face à la réalité qui se montrait